Qu’est-ce qui vous a convaincues de rejoindre le programme Le temps d’écrire ?
Louisa Yousfi : J’ai été séduite par l’idée d’accompagner du mieux que je pouvais la naissance d’une langue singulière qui se cherche encore, qui expérimente encore la multitude des possibles : c’est le moment le plus passionnant dans l’écriture, l’endroit de sa pratique pure, là où tout n’est pas encore joué, tout est encore en tension. C’est le moment de la passion véritable, mais aussi une grande traversée du désert où on souffre de la plus grande solitude qui soit. J’aime aussi que ce statut de « mentor » est quelque chose d’un peu bizarre, pas exactement déterminé. Ce n’est ni le regard d’un éditeur, ni celui d’un ami et encore moins celui d’un maître. Il s’agit d’une relation de travail, d’écriture, qui reste précisément à expérimenter sans prérogatives prédéfinies, avec un souci premier pour la fragilité du moment de l’écriture qu’il s’agit d’encourager sans brusquer, de comprendre en se tenant au plus près de ses questionnements internes qui deviennent alors, dans ce laps de temps-là, les plus importants au monde.
Doan Bui : J’aime cette idée d’accompagner. Finalement, pourquoi on lit, pourquoi on écrit, c’est pour ça, pour ce lien… Il y a quelque chose de très émouvant à jouer le rôle de celle qui accompagne une voix nouvelle, avec toutes ses fragilités, ses doutes. Au moment où, effectivement, comme le dit Louisa, la personne qui écrit se sent seule. Elle n’a encore jamais envoyé ses mots, mais c’est à toi qu’elle va le faire. C’est un lien tout de même très particulier. « Mentor. » Je ne pense pas être un « mentor », au sens du « mentor » de Télémaque. Même si ce sera une drôle d’Odyssée…Je me vois plutôt comme un guide, qui aide à trouver un chemin. L’écriture, c’est un chemin dans une forêt obscure, une jungle, il faut parfois taillader ici et là pour avancer. On essaie tous de trouver, comme disait Marguerite Duras, « les zones claires de l’écriture » qui me font penser aux komorebi, ce mot japonais qui indique ces rais de lumière à travers les feuilles d’arbres, changeants, en fonction du vent. Il s’agit d’aider à avancer dans ce chemin parce qu’on le connaît, quand on a écrit, on l’a emprunté aussi. Encourager quand la pente est trop dure. Avant d’écrire, je suis d’abord lectrice. Les livres m’ont servi à ça, à trouver un chemin dans la forêt obscure… Ce sont mes cailloux de Petit Poucet, tous de taille et de forme différentes. En écrivant, je les suis aussi. Et pour moi, mentorer, c’est aussi partager ces « cailloux », des livres. Mais d’ailleurs, plein d’autres choses, des images, des œuvres d’art, tout ce qui nous fait voir ces komorebi, dans la canopée.
À vos débuts, avez-vous bénéficié d’un accompagnement dans votre pratique de l’écriture ? Auriez-vous souhaité être guidées ou conseillées ?
L. Y. : J’ai toujours travaillé en étroite collaboration avec mon éditrice qui lit tous mes textes au fil de l’eau. C’est un lien précieux et nécessaire qui m’a permis de me sécuriser tout au long de l’écriture, de manière à aller au bout de mes livres en assumant une voix affirmée, un style et un propos exigeant : j’ai besoin de ces points d’étape avec ce regard précieux qui n’est pas le mien et pour lequel je nourris une pleine confiance.
D. B. : Je suis accompagnée par mon éditrice. Aussi par d’autres amis à qui je fais lire des premières versions. C’est très précieux ce moment où on se jette à l’eau, quand on envoie un texte.
À quel moment considérez-vous qu’un texte a véritablement trouvé sa voix ?
L. Y. : Quand il a l’air d’avoir été d’un seul élan, avec une nécessité interne absolument évidente et indiscutable tandis qu’en vérité son éclosion a donné lieu des déchirements et des arrachements intérieurs souvent très pénibles, des essoufflements, des changements de cap brusques et incohérents. Tout ce chaos premier, qui est la matière même de l’écriture, à la toute fin, finit par composer une œuvre qui semble soudainement être ce « calme-bloc ici-bas, chu d’un désastre obscur ».
D. B. : Quand le texte a atteint une espèce de sincérité, de justesse. Quand on distingue la ligne d’horizon. Le chemin dans la forêt obscure. Louisa parle de « nécessité ». Oui, il me semble qu’il faut ressentir ça, la nécessité d’un texte, pour celui qui écrit…
Qu’attendez-vous de cette expérience de mentorat, tant sur le plan humain que littéraire ? Quel conseil transmettez-vous le plus volontiers aux auteurs et autrices qui débutent ?
L. Y. : J’attends de cette collaboration de nourrir toujours plus l’envie et le besoin d’écrire pour le mentoré comme pour moi. L’écriture se nourrit de l’écriture, des questions qu’elle se pose à elle-même, elle écrit sur elle en parlant d’autre chose et écrit sur autre chose en parlant d’elle. C’est un lieu de puissance tellement fort, d’une intensification de la vie tellement aiguë qu’on a aussi constamment envie de fuir, de remettre à plus tard, non pas seulement par découragement mais aussi par une trop forte excitation ou stimulation : on a besoin de dompter ce grand désir pour pouvoir l’accomplir et je crois que le dialogue entre deux écrivains, l’un étant plus expérimenté que l’autre, peut créer une sorte de soupape, d’antichambre de l’écriture qui permette à la fois de ne pas la fuir mais aussi de faire retomber la pression. Le but étant toujours le même : écrire !
D. B. : C’est très intime de partager un texte, c’est une relation précieuse et privilégiée. C’est vrai, je rejoins Louisa quand elle dit que l’écriture se nourrit d’elle-même. C’est un ruban de Moebius, qui se tourne sur lui-même, le présent, le passé, elle se nourrit des mots des autres, de ceux qu’on lit, qu’on digère, qu’on recycle, qu’on malaxe. Je vais me nourrir de ma mentorée, comme elle de moi, ce sera du cannibalisme de mots ! Et il y a quelque chose de réjouissant à partager ça, l’expérience d’écriture, avec ses émerveillements… Et ses découragements ! Quel est le conseil que je transmets aux auteurs ? Faites attention à vos lombaires. Parce qu’il y a un truc très physique qui est juste de rester, face à soi, assis, à écrire… Mais c’est tout. Rien n’est interdit. Il n’y a pas de trucs. De recettes magiques. De tuto. Il s’agit juste de lire. Et d’écrire.



Qu’est-ce qui vous a convaincues de rejoindre le programme Le temps d’écrire ?
Louisa Yousfi : J’ai été séduite par l’idée d’accompagner du mieux que je pouvais la naissance d’une langue singulière qui se cherche encore, qui expérimente encore la multitude des possibles : c’est le moment le plus passionnant dans l’écriture, l’endroit de sa pratique pure, là où tout n’est pas encore joué, tout est encore en tension. C’est le moment de la passion véritable, mais aussi une grande traversée du désert où on souffre de la plus grande solitude qui soit. J’aime aussi que ce statut de « mentor » est quelque chose d’un peu bizarre, pas exactement déterminé. Ce n’est ni le regard d’un éditeur, ni celui d’un ami et encore moins celui d’un maître. Il s’agit d’une relation de travail, d’écriture, qui reste précisément à expérimenter sans prérogatives prédéfinies, avec un souci premier pour la fragilité du moment de l’écriture qu’il s’agit d’encourager sans brusquer, de comprendre en se tenant au plus près de ses questionnements internes qui deviennent alors, dans ce laps de temps-là, les plus importants au monde.
Doan Bui : J’aime cette idée d’accompagner. Finalement, pourquoi on lit, pourquoi on écrit, c’est pour ça, pour ce lien… Il y a quelque chose de très émouvant à jouer le rôle de celle qui accompagne une voix nouvelle, avec toutes ses fragilités, ses doutes. Au moment où, effectivement, comme le dit Louisa, la personne qui écrit se sent seule. Elle n’a encore jamais envoyé ses mots, mais c’est à toi qu’elle va le faire. C’est un lien tout de même très particulier. « Mentor. » Je ne pense pas être un « mentor », au sens du « mentor » de Télémaque. Même si ce sera une drôle d’Odyssée…Je me vois plutôt comme un guide, qui aide à trouver un chemin. L’écriture, c’est un chemin dans une forêt obscure, une jungle, il faut parfois taillader ici et là pour avancer. On essaie tous de trouver, comme disait Marguerite Duras, « les zones claires de l’écriture » qui me font penser aux komorebi, ce mot japonais qui indique ces rais de lumière à travers les feuilles d’arbres, changeants, en fonction du vent. Il s’agit d’aider à avancer dans ce chemin parce qu’on le connaît, quand on a écrit, on l’a emprunté aussi. Encourager quand la pente est trop dure. Avant d’écrire, je suis d’abord lectrice. Les livres m’ont servi à ça, à trouver un chemin dans la forêt obscure… Ce sont mes cailloux de Petit Poucet, tous de taille et de forme différentes. En écrivant, je les suis aussi. Et pour moi, mentorer, c’est aussi partager ces « cailloux », des livres. Mais d’ailleurs, plein d’autres choses, des images, des œuvres d’art, tout ce qui nous fait voir ces komorebi, dans la canopée.
À vos débuts, avez-vous bénéficié d’un accompagnement dans votre pratique de l’écriture ? Auriez-vous souhaité être guidées ou conseillées ?
L. Y. : J’ai toujours travaillé en étroite collaboration avec mon éditrice qui lit tous mes textes au fil de l’eau. C’est un lien précieux et nécessaire qui m’a permis de me sécuriser tout au long de l’écriture, de manière à aller au bout de mes livres en assumant une voix affirmée, un style et un propos exigeant : j’ai besoin de ces points d’étape avec ce regard précieux qui n’est pas le mien et pour lequel je nourris une pleine confiance.
D. B. : Je suis accompagnée par mon éditrice. Aussi par d’autres amis à qui je fais lire des premières versions. C’est très précieux ce moment où on se jette à l’eau, quand on envoie un texte.
À quel moment considérez-vous qu’un texte a véritablement trouvé sa voix ?
L. Y. : Quand il a l’air d’avoir été d’un seul élan, avec une nécessité interne absolument évidente et indiscutable tandis qu’en vérité son éclosion a donné lieu des déchirements et des arrachements intérieurs souvent très pénibles, des essoufflements, des changements de cap brusques et incohérents. Tout ce chaos premier, qui est la matière même de l’écriture, à la toute fin, finit par composer une œuvre qui semble soudainement être ce « calme-bloc ici-bas, chu d’un désastre obscur ».
D. B. : Quand le texte a atteint une espèce de sincérité, de justesse. Quand on distingue la ligne d’horizon. Le chemin dans la forêt obscure. Louisa parle de « nécessité ». Oui, il me semble qu’il faut ressentir ça, la nécessité d’un texte, pour celui qui écrit…
Qu’attendez-vous de cette expérience de mentorat, tant sur le plan humain que littéraire ? Quel conseil transmettez-vous le plus volontiers aux auteurs et autrices qui débutent ?
L. Y. : J’attends de cette collaboration de nourrir toujours plus l’envie et le besoin d’écrire pour le mentoré comme pour moi. L’écriture se nourrit de l’écriture, des questions qu’elle se pose à elle-même, elle écrit sur elle en parlant d’autre chose et écrit sur autre chose en parlant d’elle. C’est un lieu de puissance tellement fort, d’une intensification de la vie tellement aiguë qu’on a aussi constamment envie de fuir, de remettre à plus tard, non pas seulement par découragement mais aussi par une trop forte excitation ou stimulation : on a besoin de dompter ce grand désir pour pouvoir l’accomplir et je crois que le dialogue entre deux écrivains, l’un étant plus expérimenté que l’autre, peut créer une sorte de soupape, d’antichambre de l’écriture qui permette à la fois de ne pas la fuir mais aussi de faire retomber la pression. Le but étant toujours le même : écrire !
D. B. : C’est très intime de partager un texte, c’est une relation précieuse et privilégiée. C’est vrai, je rejoins Louisa quand elle dit que l’écriture se nourrit d’elle-même. C’est un ruban de Moebius, qui se tourne sur lui-même, le présent, le passé, elle se nourrit des mots des autres, de ceux qu’on lit, qu’on digère, qu’on recycle, qu’on malaxe. Je vais me nourrir de ma mentorée, comme elle de moi, ce sera du cannibalisme de mots ! Et il y a quelque chose de réjouissant à partager ça, l’expérience d’écriture, avec ses émerveillements… Et ses découragements ! Quel est le conseil que je transmets aux auteurs ? Faites attention à vos lombaires. Parce qu’il y a un truc très physique qui est juste de rester, face à soi, assis, à écrire… Mais c’est tout. Rien n’est interdit. Il n’y a pas de trucs. De recettes magiques. De tuto. Il s’agit juste de lire. Et d’écrire.