Conversation avec Andrew Ridker

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Chaque année, des étudiants sont formés à la modération de rencontres littéraires et animent des discussions avec les auteurs invités des AIR dans des médiathèques, librairies et autres lieux partenaires du festival. Nous vous proposons de lire l’entretien qu’Andrew Ridker, auteur de Les Altruistes (Rivages, 2019) a accordé à Anita Devat, étudiante à l’Université Lumière Lyon 2.

/ version française
/ version originale

Qu’est ce qu’un altruiste pour vous ? Pouvez vous nous en donner une définition ?

Pour le dire simplement, un altruiste est une personne qui mets les besoins des autres avant les siens. Ce roman était ma façon de m’interroger sur cet élan qui pousse à prendre soin des autres, et comment cet élan est souvent compromis, pas seulement par nos propres instincts égoïstes, mais également par les systèmes qui nous régissent chaque jour. Je répond à votre question en tapant sur un ordinateur fabriqué dans une usine chinoise où les conditions de travail sont très certainement épouvantables, ce qui en dit sur cette tension qui m’intéresse.

Pensez vous que les États-Unis soient un pays altruiste, si l’on observe l’état actuel du monde : cette pandémie semble révéler des comportements altruistes, mais également très égoïstes?

Les États-Unis – le gouvernement, j’entends – a totalement échoué à protéger ses propres citoyens de cette pandémie. Cela étant dit, les actions altruistes de certains citoyens, plus particulièrement les professionnels de santé et autres travailleurs indispensables, ont été très inspirantes. Je vois beaucoup plus de réel altruisme chez des infirmières ou des professeurs, que chez des gouvernement ou de grandes entreprises.

Au début du livre, vous citez Mary Jo Bang qui dit que “le manque nous asservit”. Pourquoi lier le manque et l’altruisme ?

Il y a ici une question de traduction vers le français. Dans la version originale en anglais du poème, la phrase est “want appropriates us”. Le mot appropriates (s’approprier) est important dans ce cas, car il témoigne de la façon dont nous sommes soumis à nos désirs. Le conflit entre l’idéalisme et nos propres désirs était profond pour moi comme pour mes personnages.

Après sa mort, Francine (la mère) devient la pièce manquante de la famille Alter, mais elle est partout dans le livre, vous racontez son histoire, son passé aux lecteurs. Pourquoi avoir chanci d’en faire le personnage central du livre ?

J’ai imaginé Francine comme une sorte de Addie Bundren, personnage de Tandis que j’agonise de William Faulkner. Dans ce roman, la famille transporte sa dépouille sur des kilomètres. D’une certaine façon, mes personnages transportent la mémoire de Francine partout où ils vont. Pendant un temps, elle était une sorte de guide absent au long des pages, mais à la fin, j’ai décidé que le lecteur devait en apprendre plus sur elle afin de comprendre tout ce qu’elle signifie pour les membres de sa famille qu’elle a laissé derrière elle.

Dans le livre, vous parlez d’une application de rencontre créée par l’ex petit ami de Maggie. Cette application met en relations des personnes ayant fait l’expérience du même trauma, son créateur évoquant le “pouvoir unificateur des traumatismes partagé”. Comment vous est venue cette idée ? Pensez vous que l’on puisse aimer quelqu’un parce qu’on a vécu les mêmes souffrances ?

Cette application de rencontre était une façon pour moi d’ironiser sur la mise en scène et la marchandisation du trauma que j’observe sur les réseaux sociaux. Les gens dévoilent aisément leurs pensées les plus profondes, leurs sentiments, leurs secrets sur internet; il parait évident que tôt ou tard quelqu’un essaierait de récupérer cette tendance pour en faire profit. L’application est un succès, car cela fonctionne évidemment, un traumatisme partagé lie les gens bien plus que d’aimer le même films ou les mêmes restaurants. Je devrait probablement déposer un brevet sur cette idée.

Maintenant, parlons de traumatisme non partagés. J’aimerai que nous abordions Arthur Alter qui est parti en Afrique dans sa jeunesse pour essayer d’améliorer le quotidien des populations locales. Ce la fait écho à une problématique actuelle : certaines ONG dont les actions au final font plus de mal que de bien. Est ce que cela veut dire que parfois, l’altruisme n’est pas la bonne solution ? Y-a-t-il des limites à l’altruisme ?

L’erreur d’Arthur est de ne pas s’être informé sur les lieux ou les gens qu’il a tenté d’aider, faisant ainsi du mal au final. Ce n’est pas son altruisme qui cause sa ruine – ses raison d’aller au Zimbabwe étaient charitables au départ – mais bien son ignorance.

Pour terminer, quel est le personnage de votre livre auquel vous vous identifier le plus, et pour quelle raison ?

Je me reconnais dans chacun d’entre eux de différentes façons. Je dirais qu’Arthus était le plus amusant à écrire, mais j’ai commencé en écrivant à propos de Maggie, et par certains aspects, c’est pour elle que je ressent le plus d’empathie.

Could you give us your definition of an altruist ? What does it mean to you ?

Put simply, an altruist is someone who puts the needs of others ahead of her own. The novel was my way of asking questions about that impulse to care for others, and how that impulse is often compromised, not only by our own selfish instincts but by the systems we are all subject to every day. I’m typing my answer to your question on a computer built in a Chinese factory whose working conditions are almost certainly appalling, which speaks to the tension that I’m interested in.

Do you think that the USA are an altruist country, considering the current state of the world : the wolrd pandemic and the lockdown that seem to bring out selflessness as much as selfishness ?

The United States—the government, I mean—has done a terrible job protecting its own citizens during this pandemic. With that said, the selfless actions of individual citizens, especially medical professionals and other essential workers, has been inspiring. I see more genuine altruism in people like nurses and teachers than I do in governments or corporations.

The opening quote of the book says that « lack enslaves us », why linking ‘lack’ and ‘altruism’ ? Could you answer this question by taking Arthur, Ethan and Maggie as an example for even if they seem to try and be selfless, they always end up doing things for their own self. Did the lack enslaves them ?

This is partially a question of translation. In the original English version of the poem, the phrase is “want appropriates us.” The word appropriates is important, in this instance, as it speaks to the way that we are subject to our desires. The clash of idealism and personal desire was a rich one for me and for all of my characters.

Francine, after her death, is like the missing piece in the Alter family, but she is everywhere in the book for you telling the reader her story, her past. Why did you choose to make her the centerpiece of the book ?

I thought of Francine almost like Addie Bundren in Faulkner’s As I Lay Dying. In that novel, the family carries her dead body for miles. In a way, my characters carry Francine’s memory everywhere they go. For a while, she was a guiding absence on the page, but in the end, I decided the reader needed to learn more about her in order to understand what she meant to the surviving members of the family.

In the book, you are talking about a dating app created by Maggie ex’s boyfriend. This app is making people who went throught the same pain, the same traumatisms meet each other, the designer spaeking about ‘the unifying power of shared trauma’. How did you come up with this idea ? And, do you believe that sharing the same kind of pain can make people love each other ?

The dating app was a way for me to satirize the performance and commodification of trauma that I see across social media. People are very quick to disclose their deepest thoughts, feelings, and secrets online; it seemed to me that sooner or later, someone would come along and try to profit off that trend. The app is a success, however, because, of course, it works: shared trauma would bind people together better than a shared taste in movies or restaurants. I should probably copyright that idea.

Now, to talk about unshared trauma, I would like to talk about Arthur Alter who went to Africa during his youth to try and make african’s people life better. It echoes another current issue : some NGOs that really want to help but end up making people’s life harder anyway. Does it mean that sometimes, altruism is not the good answer ? Are there boundaries to altruism ?

Arthur’s mistake is that he doesn’t educate himself about the people or place he attempts to help, and winds up causing harm as a result. It isn’t altruism that undoes him—his reasons for going to Zimbabwe in the first place were motivated by selfishness—it’s ignorance. 

And, for the last question, I wanted to ask you with which character of your book can you relate the most, and why ?

I relate to them all in different ways. I can say that Arthur was the most fun to write, but I started the novel by writing about Maggie, and in some ways sympathize with her the most.