“In Camera”, par Burhan Sönmez

Par et
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Traduit de l’anglais par Julien Lapeyre de Cabanes

Rester assis devant une table jusqu’à dix heures par jour, dans une petite chambre, sans voir personne, cela paraît pénible, et ennuyeux. Les gens pensent que vous devez vous forcer à endosser ce fardeau pour réussir à écrire une histoire. Ça ressemble à un fardeau, mais en fait, pour un écrivain, c’est une sorte de bonheur.

Je sais ce qui m’a poussé à écrire des romans. Tout a débuté avec le tournant radical que prit mon existence après que j’eus été sévèrement blessé, à l’époque où j’étais avocat des Droits de l’homme, lors d’une descente de police. Je passai plusieurs mois cloué au lit, souffrant d’insomnies et de migraines en plus de la douleur liée à mes fractures. Un traumatisme crânien m’empêchait de me concentrer sur quoi que ce soit. Les deux seules choses que je pouvais encore faire étaient regarder la télé et, de temps à autre, prendre des notes dans un journal que je gardais près de mon oreiller. Au bout de quelques mois, je relus ce que j’avais écrit. Je découvris que toutes les petites histoires que j’avais notées pouvaient constituer la matière d’une plus grande, comme un roman. Lorsque, plus tard, je m’installai en exil en Angleterre, écrire un roman était devenue ma principale occupation, en plus de mon traitement. Je n’avais pas encore réalisé que l’écriture faisait partie du traitement. C’est ainsi que commença à prendre forme « In Camera ». 

Voici quelques conclusions tirées de mes expériences personnelles ; il se peut qu’elles diffèrent d’un écrivain à l’autre :

Solitude. S’il m’arrive de me sentir seul dans la vie quotidienne, comme tout le monde, je ne ressens jamais aucune solitude lorsque, seul dans une chambre, j’écris. J’aime la solitude. L’enthousiasme de la création lui confère une solennité artistique. 

Passion. Je désire ne jamais cesser d’écrire, ni quitter ma chambre pour rejoindre la foule. Quand je travaille sur un livre, mon envie d’écrire est permanente. Plus que d’attendre qu’on me donne l’occasion de retrouver ma tanière, je m’efforce de la créer. 

Sacrifice. Un écrivain ne fait pas moins de sacrifices que quiconque. La plupart des gens doivent travailler des heures durant, conduire des camions, nettoyer des maisons, enseigner à l’école. Il leur faut sacrifier beaucoup de ce précieux temps qu’ils auraient pu partager avec leur famille et leurs amis. Un écrivain ne fait pas plus de sacrifices que les autres. La seule différence, c’est que l’écrivain n’est pas aussi malheureux dans son travail que la majorité des gens. Il se dédie à quelque chose qu’il aime.

Guérison. Les philosophes ont toujours insisté sur le pouvoir thérapeutique de la création. Lorsque j’écris, il n’est pas rare que je m’imagine sur le divan d’un psychanalyste. Il me semble alors que les mots que je couche sur la page blanche sont un moyen de purifier mon inconscient, ou de le mettre à l’épreuve.

Sueur. Ce n’est pas si simple qu’il y paraît. Les gens pensent que votre travail ne requiert aucun effort. En quoi pourrait-il bien être pénible ? De fait, il vous épuise. Il vous angoisse. Il peut vous rendre fou. Il peut vous empêcher de dormir, vous faire perdre du poids, ou en prendre.

Patience. Il vous faut de la patience pour toute une journée. Pour tout un mois. Toute une année. Toute une vie. Car les phrases que vous tenterez d’écrire, chaque jour elles vous échapperont, et il vous faudra réessayer le lendemain. La détermination, ici, s’appelle patience.

Valeur. Créer a deux valeurs différentes : d’abord le plaisir de donner aux autres ; ensuite, la satisfaction d’un achèvement personnelle. Le premier s’adresse aux gens situés à l’extérieur de ma chambre, tandis que la seconde remodèle mon âme tel un sculpteur de marbre. Et si le produit d’un travail accompli est ce texte qui s’offre aux autres, quant à moi c’est mon cœur que j’emplis de satisfaction. 

In camera pour toujours. Comme si je regardais dans un miroir quand je vois le bonheur des gens qui ont aimé mon livre. Je tiens celui-ci entre mes mains et vois, dans le miroir de mes lecteurs, un reflet où je m’évanouis. Là où commence le monde des lecteurs, je disparais in camera. Il n’y a qu’ici que l’auteur fait corps avec son texte. Là seulement, il existe comme écrivain à part entière. 

Un jardin qu’on appelle le monde

La liberté de rester dans votre chambre à travailler sur un livre en implique une autre qu’on ne remarque pas toujours : celle de quitter votre chambre pour sortir dans la rue. Cette liberté, la pandémie de Covid-19 nous l’a ôtée. C’est comme d’être en prison et d’écrire, mais sans pouvoir rejoindre le monde extérieur. Pour le dire autrement, il est merveilleux de vivre dans une ville étrangère, à Paris par exemple, mais il serait suffocant d’y être en exil. Dès lors que vous n’avez plus la liberté de retrouver votre foyer, peu importe que vous soyez libre ou non. C’est la différence entre l’exil et le voyage, ou entre une cellule de prison et la chambre d’un écrivain. S’enfermer dans une chambre pour le plaisir d’écrire un roman n’est un luxe que si vous avez la possibilité d’en sortir à tout moment. Mais nous voici tous confinés, forcés à rester chez nous. Nous ne pouvons plus sortir voir des gens ni profiter de la vie au-dehors. L’histoire du Petit Prince de Saint-Exupéry nous enseigne qu’il vaut mieux aimer une seule rose en particulier que d’en posséder cinq cents. Or qu’est-ce qui rend cette rose particulière ? C’est que nous savons qu’il y en a cinq cents autres dans un jardin. C’est pourquoi l’amour d’Adam et Eve, en l’absence d’autres gens autour d’eux, était irréel et impossible. Car l’amour n’est possible qu’en présence de ce monde extérieur où vous irez cueillir une rose parmi toutes celles qui existent. En tant qu’écrivain, lorsque je m’enferme dans ma chambre pour travailler, je sais et sens que j’ai la liberté de sortir dans ce jardin qu’on appelle le monde. Ce jardin, à présent, est fermé. Nous ne pouvons plus sortir. L’épidémie n’est pas seulement un problème de santé, c’est aussi une question de liberté. 

Sitting at a table up to ten hours a day, in a small room, without seeing anyone, seems to be difficult and boring. People think that you are forcing yourself to put up with burden in order to be able to write a story. It looks like burden, but, in fact, it is a way of happiness for an author.

I have a story of myself about how I began to write novel. It all started when my life had a sharp turn after I got wounded, when I was a human rights lawyer, following a police assault. I stayed in bed for months suffering from insomnia and migraine apart from pain of fractures. I was not able to concentrate on anything due to brain trauma. The only two things I could do were watching TV and sometimes taking notes down in a diary that I kept next to my pillow. After several months I read what I had been writing. I felt that I had been growing stories that might be pieces of a bigger story like a novel. When, later, I went into exile to Britain, apart from my medical treatment I focused on writing novel. At the time I did not realise that writing was also to become part of my treatment. That’s how it began to take form “in camera.” 

These below are some conclusions from my personal experiences, it may differ from one author to another:

Solitude. I may feel lonely like everyone in daily life but I never feel loneliness when writing a story in a room. I enjoy solitude. Solitude becomes an artistic gravity coming from passion for creating.

Passion. I don’t desire to stop writing and to get out of my room for joining crowd. If I am working on a book I always long for writing. I don’t wait for opportunity to return to my den, instead I try to create opportunity to return to there.

Sacrifice. An author sacrifices as much as anyone. Most people have to work long hours as driving a truck, cleaning houses, teaching in school. They have to sacrifice a lot of their good time that they could have shared with their family and friends. An author does not sacrifice more than others. There is only one difference is that the author is not as unhappy as majority of people at work. The author does something he/she enjoys.

Healing. Philosophers have always pointed out the curing power of creativity. I sometimes imagine myself on the couch of a psychoanalyst while writing a story. I feel that what I write down on a white paper is a way of cleaning, or challenging, my subconscious.

Sweating. It is not as easy as it sounds. People think you do effortless work. What difficulty might it have? In fact, it is tiring. It is stressful. It may cause alienation. It may cause insomnia and loss in weight, or gain in weight. 

Patience. You need patience a whole day. Patience a whole month. Patience a whole year, and a whole life. Because you will fail a sentence everyday and have to try it again every following day. Determination is called patience here.

Value. Creating something brings about two kind of values: firstly, the pleasure of giving others; secondly, the satisfaction of being completed. Former is giving people outside my room while the latter is re-forming my own soul like a sculptor who is sculpting marble. The fruit of  decisive work is a text for readers (giving others), but the nutrition for myself is to fill my own heart with satisfaction.

In camera forever. As if I am looking in a mirror when I see the happiness of people who have enjoyed my book. I hold the book in my hand and see the reflection in the mirror where I do not exist but only readers. As the readers’ sphere begins there I vanish into camera. An author has full connection with his/her text only in camera. It is where he/she fully exists as an author.

A garden called world.

Freedom to stay in your room and to work on your book has another side that we do not see always. That is freedom to leave your room and go out. We have lost that freedom due to global epidemic of Covid-19. It is like being in a prison where you can write your novel but can not go out to join the world. Another example is that living in a foreign city is good, for example living in Paris sounds great, but being exiled to Paris would be suffocating. Because you do not have freedom to go back home, it does not matter whether you will use that freedom or not. That is difference between exile and travel or prison cell and a writer’s room. Staying in a room for long time to enjoy writing a novel is precious if it exists with the freedom to leave room anytime. At the moment we are all locked up. We can not go out, see people or enjoy life outside. The story of The Little Prince by Saint-Exupery teaches us that having a special rose of yourself is more important than owning five hundred roses. What makes that rose special? Because we know that there is a garden of five hundred roses. That is why the love between Adam and Eve, since there were not other people, was not real nor possible. Because love is possible with the existence of outside world where you pick up one rose among others. As a writer when I stay in my room and enjoy writing I know and sense that I have freedom to go outside into the garden that called world. That garden is now closed. We can not move. Epidemic is not only an issue of health it is also an issue of freedom.