La couleur du nom, période de construction, par Yves Ravey

LA COULEUR DU NOM, PÉRIODE DE CONSTRUCTION

La construction du personnage

Pour la Villa Gillet, Assises internationales du roman.

Cela s’est produit, dans l’écriture : Mon dernier roman, Pas Dupe.

D’abord, j’ai recherché une conjonction d’événements qui me mettraient en disposition de commencer. Mais tout de suite m’est venu que rien ne se fait sans le personnage. J’ai constitué un échafaudage de situations. J’ai attendu.

La première fois, j’ai aperçu le personnage sur un écran de cinéma, il était en noir et blanc. C’était un homme, accompagné d’une jeune femme. J’ai noté aussitôt que cette femme était jeune, et blonde, et j’ai pensé : blonde, cela ne veut rien dire. Je suis donc revenu à cette silhouette masculine. Et j’ai élaboré le projet de tirer cette silhouette hors des ténèbres. M’est apparue cette image, l’ombre portée du personnage sur les murs des bâtiments. Dehors, autour de moi, c’était le grand jour : la première page de mon roman. Vide cependant.

Je me sais alors constitué par la mise en contact progressive avec celui-là qui m’habite, dont je sais, par réciproque, que je dois l’habiter.

C’est cet aller et retour qui me motive à ne pas lâcher prise. Pourtant, je sais que le moindre faux-mouvement rendra cet être insignifiant, donc l’éloignera de moi. Dans ce cas, je me verrai dans l’obligation de le quitter. Et de tout recommencer. D’attendre qu’une silhouette surgisse sur le mur du bâtiment.

Mais si ce personnage reste en place, s’il convoque d’autres êtres comme lui, tapis dans l’ombre encore, et indistincts, mais prêts à surgir, dans ce cas, je le laisse venir.

C’est-à-dire que l’expression laisser venir convient à quelqu’un que j’imagine marcher dans une rue sombre, sous la pluie, qui s’attarde, comme s’il m’attendait pour engager la conversation. Je traverse alors la longue nuit de la préparation au roman, ponctuée de réveils fantomatiques.

Un jour, dans la préparation du roman concerné, Pas Dupe, j’ai aperçu le personnage. Il se tenait, non plus, longeant une rue, sous la pluie, mais au bord d’une route, dans un lieu désertique, accablé de soleil. Il regardait la voiture accidentée au fond du gouffre, où reposait le cadavre de son épouse.

Je sais alors que je ferai connaissance de celui-là qui a fini par se présenter en venant à moi. Celui-là à qui je donne son nom.

Je le sais, c’est toujours comme cela : le personnage n’existe qu’à la condition d’être désigné. Il l’est dans la mesure où je lui donne un patronyme, ou du moins, si un nom surgit, qui le définit.

La couleur du nom, c’est sa définition : De quelle langue est-il issu ? quelle particularité ? J’entre alors dans le cadre où évolue ce nom. Ici par exemple, nous sommes en Californie. Vais-je choisir un nom typiquement américain ? Ou ne va-t-il pas s’imposer que la langue parlée le plus souvent, c’est l’espagnol ? N’est-il pas, peut-être, fils d’immigré d’Europe centrale ?

Je note aussi que le nouveau venu a aussi un prénom. Et je pense à ceci : Le nom est donné par la lignée, par les ascendants, il est un concentré d’Histoire. De sa composition émane un son original.

Le prénom, quant à lui, est choisi à la naissance par les parents, et le choix de ce prénom entre souvent en cause dans la définition de la personnalité.

Nous avons donc deux facteurs qui contribuent à la construction du nom : l’Histoire, l’hérédité, et l’intention familiale. Tous deux agissent sur la constitution de l’individu mis à jour, qui, du moins, a bien voulu se présenter à l’auteur en sortant de l’obscurité de la rue.

Et quand j’en viens à le citer dans mon ressassement intérieur, à parler de lui avec naturel et familiarité, comme j’évoquerais une connaissance proche… que tout le monde connaît, alors, je peux dire que ce personnage devient le protagoniste de mon roman.

Je le sens, il vient de pénétrer l’épaisseur de phrase.

Ça ne va pas plus loin.

Yves Ravey