Sentiments, sensations, impressions : de la vie intérieure au monde qui nous entoure, par Sylvie Germain

Porosité et circularité : les impressions reçues (auditives, olfactives, rétiniennes...) provoquent des sensations qui s'élaborent en perceptions, lesquelles se condensent en émotions, se mêlent aux sentiments, aiguisent l'imagination et nourrissent la pensée. Et sentiments, états émotionnels, imagination et pensée à leur tour influent sur nos impressions sensorielles, les rendent prégnantes, résurgentes, vivaces.
Plus est forte la porosité (de notre corps, de nos sens, de notre imagination, de notre esprit), plus est dynamique la circularité de toutes nos facultés physiologiques et psychiques, et aussi plus s'accroissent et se diversifient nos échanges avec le monde qui nous entoure. Cette dynamique est particulièrement à l'œuvre dans le travail artistique; en ce qui concerne celui du romancier, elle fait feu de tout bois, ne privilégie aucun sens particulier, elle brasse toutes les impressions et sensations glanées, elle revivifie les traces laissées en nous par tout ce qui nous advient, de près ou de loin, parfois venues des confins. "Nous avons en nous d’immenses étendues que nous n’arriverons jamais à talonner ; mais elles sont utiles à l’âpreté de nos climats, propices à notre éveil comme à nos perditions."*

Écrire : faire un tri dans ce magma de traces, d'échos, d'empreintes, de griffures..., mettre en mots et en images ce qui émerge de ce dépôt hétéroclite formé en nous, donner un aspect et un relief nouveaux à chaque résidu sensoriel, affectif, mémoriel, en extraire un peu de sens et si possible de saveur. "Notre parole, en archipel, vous offre, après la douleur et le désastre, des fraises qu'elle rapporte des landes de la mort, ainsi que ses doigts chauds de les avoir cherchées."*

Résidu : ce qui subsiste de quelque chose après usure, combustion, désintégration, digestion, fission... ; ce qui résiste, donc, et peut être réemployé autrement, retouché par la mémoire, l'imagination, le désir ; par la pensée. Une pensée à la fois attentive et flottante, fidèle et fabulatrice, en réflexion soutenue et en émoi parfois aigu. Une pensée qui fait place à l'étonnement, aux imprévus, aux égarements, aux caresses autant qu'aux écorchures, aux brûlures.
L'écriture s'élabore dans cet entre-tissage constant du dehors et du dedans. Dessous-dessus, envers-endroit, for intérieur-for extérieur. D'un inconnu à l'autre. " Il faut s'établir à l'extérieur de soi, au bord des larmes et dans l'orbite des famines, si nous voulons que quelque chose hors du commun se produise, qui n'était que pour nous."*

*René Char "Nous avons", in "La parole en archipel"

Sylvie Germain