Comment l'époque s'empare de nous, par Sophie Divry

Comment l’époque s’empare de nous.

C’est étrange comme la littérature peut facilement gommer les rapports de violence sociale, économique ou sexuelle. Certes les romans sont plus faits de malheurs que de bonheur, de drame plus que d’amour, mais le moule littéraire les allège comme naturellement de la dureté de l’existence, du côté morne, rugueux, de la réalité quotidienne. D’une part de ce qu’il faut bien appeler la vie.

J’ai tous les jours le spectacle des injustices sociales devant moi qui interpellent ma conscience. Qui enfoncent comme des épines dans ma conscience. Le mépris des gros salaires sur les petits salaires, des grands parleurs sur les privés de parole, des hauts fonctionnaires sur les bas fonctionnaires est omniprésent. Dès qu’il est remis en question, l’ordre social se défend âprement, insulte, frappe, bâillonne, emprisonne. Ces derniers temps il crève les yeux, il coupe les mains. Mais hors des périodes de crise sociale, la violence est inscrite dans l’habitat, dans l’apparence des corps, dans la manière dont l’espace public est partagé.

Pourtant nous pouvons très bien laisser non-dite cette violence. Qu’il n’en reste rien dans nos livres. Pour que la littérature s’en empare, déjà, il faut accepter de la voir. Ne pas avoir la trouille de s’y confronter, d’y salir les blanches mains de la littérature. Accepter de nous y rendre sensibles, de ne pas minorer sa gravité, de ne l’éviter pour mieux répondre à la demande de divertissement. Ce qui n’est pas évident. Non seulement parce que les écrivains font partie en général des privilégiés qui s’accommodent plus facilement de l’ordre du monde, mais, nous le savons depuis Faulkner, parce que la vie a tendance à fuir la littérature.

Comment s’emparer cette violence comme forme de vie ? Est-ce que nous devons raconter, mettre en histoire, désigner des héros, dans le genre « Ce matin à 5h, Robert mit son gilet jaune… » ? Pour moi cette manière de faire est impossible, peut-être trop simple. Même si, c’est très paradoxal parce que je pense que ce genre de roman, écrit avec des tripes, ne serait pas forcément voué à l’échec. Et que je suis très heureuse de pouvoir lire L’Armée des ombres de Joseph Kessel pour comprendre davantage la Résistance. Mais faire des livres frontalement réalistes m’est difficile. Peut-être que cette impossibilité est liée elle-même à l’époque, autant qu’à mon peu de goût pour les histoires vraies. Ou sinon, c’est que, estimant encore ces deux métiers, il me semble que le journaliste et la sociologue le feront toujours plus entièrement et plus vite. Moi, en tant que romancière, il me faut du temps pour m’emparer de ce qui me désempare.

Trouver la manière de faire de l’art avec ou du moins dans cette violence est délicat. Je considère à ce titre comme très réussi à ce titre le livre de Nathalie Quintane Un œil en moins, et celui de Joseph Ponthus, A la ligne, parce qu’ils disent quelque chose de l’époque dans une forme qui ne pouvait être que celle de la littérature, pas un article de journal, une confidence, pas un film, mais bien une forme littéraire.

Et puis, il y a encore une autre manière, non pas de s’emparer de l’époque, mais de voir l’époque s’emparer de nous presque malgré nous. Car, il faut le dire, écrire est tout d’abord une manière de fuir. Une manière pour les écrivains d’échapper à la réalité engluante et oppressante, de s’en libérer, de créer des images, des métaphores, des fictions, afin d’atteindre un espace préservé, où avec une baguette littéraire, on peut faire comme si n’existaient plus les oppressions, les factures et les embouteillages, mais seulement mon univers imaginaire. Pour moi la fiction est bien une liberté et une puissance, pour les artistes, dans la mesure où on considère, ce qui est mon cas, que l’écrivain est un artiste et non pas un simple témoin qui raconte sa vie ou un idéologue qui commente notre époque.

En écrivant Trois fois la fin du monde, je pensais écrire un conte, m’extraire du réel comme jamais par rapport à mes autres livres. Or je me suis aperçue que les trois tableaux narratifs pouvaient aussi être lus comme une représentation générale de la violence sociale régnant pendant son écriture. La répression policière des lois El-Khomri pour le premier tableau que je pensais inspiré de Dante, des attentats dans le deuxième où je pensais parler du risque nucléaire, et une crise générale du « vivre-ensemble » dans le troisième où j’ai repris le mythe de Robinson Crusoé. L’histoire qui m’est venue, que je considérais comme fictive et entièrement littéraire, est aussi une histoire de ces trois violences, et de toute cette violence des années 2015 et 2016. Ce roman reflète aussi ce que m’a fait cette époque et la manière dont j’en ai souffert. Sans même que je m’en sois souciée, l’époque a envahi mon écriture. Non pas par surcroît, mais sans doute parce que le souci constant que j’ai de ne pas me préserver de sa violence finit par donner des effets jusque dans la plus intime de mes imaginations, puisqu’on écrit toujours avec toute sa personnalité.