Exercices d'admiration, par Simonetta Greggio

Exercices d’admiration

Au départ, il y a ces instants de fascination. Une photo, un film, un livre. Un tableau pendu au salon, des dessins au fusain dans l’escalier. Je ne savais pas encore lire mais la bibliothèque de mon grand-père, avec ses grilles rouillées et ses rideaux vert Véronèse, l’odeur d’humidité de ce petit manoir délabré au milieu d’un parc peuplé par des statues aveugles, était mon lieu de prédilection. L’interdiction qui pesait sur cette pièce me mettait l’eau à la bouche. Je me cachais sur une banquette près d’une baie vitrée qui donnait sur le jardin des rosiers, avec un tas de livres à côté de moi. Les images m’appelaient, gravures et reproductions que je scrutais tentant de les relier aux mots, qui peu à peu devenaient lisibles – miracle. Ma soif était inépuisable, d’ailleurs cela épuisait ma mère, obligée de me donner des cours de lecture entre le troisième bébé qu’elle allaitait et les tâches que la grande maison exigeaient de cette très jeune fille. Trop jeune pour avoir déjà trois enfants. Maman, cette vive intelligence, cette curieuse insatiable, cette Sidonie, n’avait plus le temps de rien. Sauf, par ci par là, de m’apprendre à écrire, en tenant ma main minuscule dans la sienne, douce et ferme. Opulence des courbes, précision du trait, elle m’a enseigné la calligraphie en même temps que l’abécédaire. Et puis j’ai commencé à lire. Seule. La Bible, qui me donnait des cauchemars nocturnes inavouables, puisqu’il aurait fallu admettre le brigandage chez le grand-père. Zola, que je ne pouvais comprendre. Balzac et Proust, inaccessibles à une fillette de cet âge. Colette, d’où le surnom intime de Sidonie que je donnais à ma mère. Des Simenon, qui ne m’intéressaient pas. Moravia, qui m’ennuyait. Elsa Morante, l’île d’Arturo, qui avait reçu un prix, et avait donc été acheté par ma grand-mère. La simplicité, l’accessibilité de son écriture me plaisaient.

Mais les pages de plusieurs de ces livres étaient vierges. Il fallait donc les couper, et par là même, se dénoncer. J’escamotais le coupe-papier en ivoire du grand-père – que je garde comme un talisman sur mon bureau aujourd’hui – et je détachais les feuillets un par un. Le chuchotement du papier me séduisait. L’odeur de l’encre m’enivrait. Des mondes y gisaient, qui par mon effraction s’offraient à moi. J’ai compris très tôt que les livres, par leur nature même, étaient dangereux – et jubilatoires. Qu’il fallait les mériter, quitte à subir un châtiment. Qu’ils demandaient du temps, une priorité. Une urgence.

Les tableaux, les dessins, les films étaient un corollaire. Ils ne prenaient du sens qu’à partir de leur narration. Les mots étaient mon sésame.

Pendant des années, j’ai écrit. Des journaux, des récits, des textes courts. Des envolées « à la manière de ». Dylan Thomas. Ungaretti. Mais aussi Les liaisons dangereuses, Anaïs Nin. Tout était dans tout. Comme ma mère, qui dans son enfance ayant vu un film sur une sainte mettait un tablier sur sa tête et priait, envisageant une carrière dans la sainteté, et qui, la semaine suivante, découvrant un film sur Zorro devenait elle même le vengeur masqué, j’incarnais par mon écriture mes bienheureux du moment. Tout ce que j’écrivais ressortait d’une influence. Certains auteurs étaient particulièrement inspirants, Duras par exemple, avec son phrasé particulier, sa musique si personnelle qui me collait aux doigts, Yourcenar, austère, Sagan, inimitable d’intelligence ironique. Des femmes, parce que les hommes, souvent, se prenaient à un jeu de sagesse et de gravité qui était, à mes yeux, pesant, à moins d’avoir une connotation rock ou subversive. Bukowski, Miller.

Et un jour, une nouvelle toute entière est sortie de mon ordinateur. Je l’ai regardée comme si quelqu’un d’autre l’avait écrite. Qui ? Qui était cette femme qui se prenait, tout d’un coup, pour un auteur ? Après avoir lu des milliers, oui des milliers, de romans, à quel moment j’ai dépassé ma vénération pour oser – peu importe comment – exister aux côtés de mes monuments - vivants et morts ? C’est Annie Ernaux, peut-être, qui a été le talisman. La lecture de Passion simple. Parfaite et touchable – enfin touchable. Détachée, fluide, vraie. Grande par sa grâce, sa souplesse. Moi qui ne jurais que par Truman Capote, Fitzgerald, plus tard Joan Didion, je voyais en France un exemple de cette littérature qui me satisfaisait au plus profond. Si elle peut le faire, si elle ose le faire, alors fais-le. Détache-toi de toi même pour risquer ta chance d’être ce que, depuis toujours, tu es.
Un écrivain.

Simonetta Greggio