De l'un à l'autre : face à une oeuvre, par Serge Mestre

De l’un à l’autre : face à une œuvre

Lorsque je me rendis au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme de Paris, en cet hiver 2013, pour y visiter l’exposition sur La Valise Mexicaine, retrouvée six ans plus tôt à Mexico, je travaillais déjà à mon roman Ainadamar. Un des thèmes centraux de celui-ci était l’assassinat du poète Federico García Lorca, le 18 août 1936, un mois jour pour jour, après le coup d’État du général Franco qui renversa la République espagnole. Je savais que se trouvaient parmi les quatre mille cinq cents négatifs de La Valise des clichés du poète, pris par le photographe Chim¹ à Madrid, quelques jours avant le départ de l’auteur du Romancero Gitan pour Grenade. J’étais curieux de découvrir ce qu’on peut considérer être les derniers portraits photographiques du grand écrivain andalou. Après m’être arrêté devant un tirage agrandi du visage de celui-ci qui, malgré son sourire, laissait filtrer à juste titre une prémonitoire inquiétude, je fus profondément ému par la qualité photographique des planches contact attribuées à Gerda Taro ; je l’avoue, une inconnue pour moi à l’époque, vaguement la compagne de Robert Capa, le contraire de la femme puissante que je devais découvrir par la suite, grâce à l’excellent travail de biographe, d’historienne, j’hésite sur les termes tellement ils se superposent, d’Irme Schaber².

La décision – de l’ordre d’une pulsion – fut immédiatement prise. Gerda, morte à l’âge de vingt-sept ans, Leica en main, à Brunete, sur le front de Madrid, serait le personnage central de mon prochain roman, j’y parlerais du féminisme qui irradia les années 30 en Europe, de la République de Weimar, du prélude à la Deuxième Guerre mondiale, qui massacra la République espagnole et surtout de l’exceptionnel esprit militant de la photographe.

Par une sorte d’affinité élective, j’eus hâte de clore mon travail sur l’assassinat de García Lorca et à propos des fosses qui déshonorent toujours aujourd’hui l’Espagne (dans lesquelles sont ensevelis les cadavres de Républicains sommairement exécutés), pour engager l’écriture dans les pas de Gerda. Une Gerda qui me sembla porter la même inquiétude prémonitoire que García Lorca face aux événements du moment, d’abord en Allemagne pour elle, puis en Espagne.

Je me jurai de ne pas m’atteler à un roman biographique, mais de convoquer en revanche le travail des historiens et des biographes, pour inventer – non pas au sens d’imaginer, mais à celui de découvrir – mon personnage. J’avais le souci de me glisser là où le document de l’historien ne peut et ne doit pas aller, de m’immiscer non pas dans l’irréfutable, dans le factuel du personnage, ni, plus mentalement, dans sa psychologie, mais plutôt dans l’invention de sa chair, de son être au sein de la temporalité qui était la sienne, en somme dans une approche de son être-là.

Dans le fond, je voulais expérimenter tout ce que l’écriture peut restituer de vie, de chaleur, de frisson, de désir et de colère chez un personnage, pour le ressusciter au-delà des documents eux-mêmes. Tout en respectant ces documents, leur indiscutable réalité, je voulais me donner la liberté d’entrer en connivence avec le personnage, de regarder à travers son regard, de toucher à travers la pulpe de ses doigts, de faire miens son entêtement, ses sentiments de souffrance, de joie, de plaisir, son désarroi devant l’inexorable progression du fascisme en Europe, durant ces années 30.

Cela peut paraître irréaliste, prétentieux et même irrévérencieux mais je voulais épouser le combat de Gerda Taro à travers mon écriture, car l’écrivain est me semble-t-il un combattant. Un singulier combattant avec son code d’honneur, ses cicatrices et surtout sa certitude de perdre face à un passé définitivement révolu. À moins qu’il ne soit là aussi pour pointer peut-être, à la manière du philosophe Michaël Fœssel, le risque identifié de « Récidive³ », dans l’irrationnel espoir de modifier une donne qui de toute façon le dépasse, mais qu’il se fait un devoir de décrire.

Serge Mestre, avril 2019

¹ Pseudonyme de David Seymour, cofondateur de l’agence Magnum-Photo avec notamment Henri Cartier-Bresson et Robert Capa
² Irme Schaber, Gerda Taro - Une Photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne, Trad. Pierre Galissaires, Paris, 2006, Éditions du Rocher.
³ Michaël Fœssel, Récidive 1938, Paris, 2019, PUF.