Construire un personnage, par Serge Joncour

Le personnage, les personnages d’un roman, ce sont en premier lieu les compagnons de celui ou celle qui écrit le livre. La plupart d’entre eux pré-existent à l’écriture, ils sont des présences non encore mobilisées, une compagnie en attente. Écrire un roman suppose moins d’être seul ; que d’être isolé avec eux. Lorsque que j’écris un roman, les personnages sont des êtres qui occupent, qui hantent, en dehors de l’écriture elle-même. Parce qu’écrire, c’est certes se mettre à la table ou devant l’écran, prendre le crayon ou le clavier, mais écrire c’est aussi, pour une bonne part rêver le roman, le présumer, s’y égarer, sans écrire, et à ce moment-là les personnages existent au même titre que des proches, des êtres dont on attend beaucoup, sur lesquels on compte, c’est bien le signe qu’ils existent. Après se pose la question de le décrire, plus ou moins précisément, et en fonction de tout un tas de critère. Parfois j’ai eu besoin d’être précis, de dire de tel personnage qu’il faisait tel poids, qu’il avait telle taille. Parfois je m’en tiens à des descriptions vagues, mais parlantes, comme on le fait à la boulangerie ou au café, quand quelqu’un a oublié son parapluie, et que l’on dit, ah mais il appartient au petit brun, au grand chauve, à la petite dame au chapeau violet, à la grande blonde, ou à l’autre con. Parfois, ça peut suffire pour faire image, l’autre con, tout lecteur a sa représentation assez précise de ce qu’est pour lui un "l’autre con". Dans tous ces cas, c’est que les personnages sont encore à distance, qu’il n’y aura donc pas de confusion possible pour le lecteur, il ne cherchera pas l’auteur derrière untel ou untel. Le problème est bien différent dès lors qu’on écrit à la première personne. Le je, est l’amorce de tous les quiproquos, c’est le lieu de toutes les confusions, un vrai régal pour qui aime jouer, jouer le vrai, ou le faux semblant... Mais il faut un je vraiment sincère, pour qu’il se recoupe bien, sans faille, de livre en livre, au fil d’une œuvre. Tous les je ne parlent pas d’eux. On s’y perd. A moins d’avoir clairement établi le protocole avec son lecteur, ce je sera bien moi, ayez confiance en moi. Mais c’est là demander beaucoup à ce personnage, d’endosser à la fois son statut d’être immatériel, et d’endosser le rôle de l’auteur, connu ou pas de ceux qui le lisent. On entre là dans un jeu de miroir, sachant que le lecteur, du moins pour certains, se reconnaitront très précisément dans ce je, il parlera pour eux, en leur nom, il leur trouvera les mots, c’est vertigineux, fou, et noble. Mais ça me fait peur. J’aime pouvoir démobiliser mes personnages, les poser dans un avion et m’en défaire pendant deux cents pages. Et les re-convoquer au besoin. Alors qu’un "je" ne s’absente pas. Il est continuellement mobilisé, et constant.

De toutes les façons construire un personnage, tous ses personnages, se fait, non pas à partir d’argile, mais d’êtres vrais, rencontrés ou aimés, ou juste croisés, mais bien souvent pour moi ils sont des réminiscences, des absents que je réinvite, des inconnus croisés, des lointains recomposés, des voisins que je déforme tant, qu’ils ne pourraient se reconnaitre.... D’où l’importance d’avoir des voisins qui ne lisent pas. Les personnages ce sont aussi ceux des livres précédents, des romans écrits il y a cinq ou dix ans, et qui sont eux aussi toujours un peu présents, comme des camarades de classe ou des amours passées, mais dont à tout moment on peut vous reparler, pour peu de tomber sur un lecteur tardif, ou une lectrice qui a acheté un vieux poche rabougri dans une brocante, un personnage très ancien dans un livre jauni et amoché, et dont pourtant cette lectrice me parlera comme d’une rencontre de fraiche date. C’est bien le signe que les personnages font un peu ce qu’ils veulent, et qu’ils vivent sans nous, qui les avons faits. Finalement, ils sont peut-être plus libres que l’auteur lui-même. Dans tous les cas, ce sont toujours eux qui parlent, ou pas, ce sont toujours eux qui ont le dernier mot, d’ailleurs, au premier tiers de la rédaction d’un roman, ils ont acquis suffisamment d’épaisseur ou d’autonomie pour décider eux-mêmes de leur propre sort, à partir de là c’est à eux de décider du roman, d’alimenter l’intrigue et de nouer les sorts. Les personnages, bien souvent ce sont eux qui font que l’on aime ou pas un roman, qu’on y croit ou qu’on n’y croit pas, qu’on s’y attache ou pas, qu’on ait peur ou pas. Rien n’est plus malheureux qu’un personnage, dont on se fout...

Serge Joncour