La violence et la culture, par Santiago Gamboa

La violence et la culture

Il y a quelques années, diplomate à l’UNESCO, j’ai entendu le délégué de la Palestine prononcer la phrase suivante : « Il est plus facile de faire la guerre que la paix, parce qu’en faisant la guerre on doit exercer la violence contre l’ennemi, alors qu’en construisant la paix on doit exercer la violence contre soi-même ». En effet, ajoutait-il, c’est très violent de tendre la main et de dialoguer avec celui qui a martyrisé et blessé à mort les miens, violent de lui faire des concessions et de reconnaître comme un égal celui qui a détruit ma maison, brûlé mes terres, usurpé mes temples. C’est extrêmement violent et pourtant c’est ce qu’il faut faire. On doit le faire parce qu’on l’a toujours fait, parce que c’est la bonne voie à suivre, et quand on on sait cela, il est difficile de ne pas le faire. Mais chaque fois est comme la première, parce que chaque guerre, depuis la plus ancienne, a un visage différent, un climat qui lui est propre, y compris une certaine prosodie. Toutes les sociétés ne combattent pas de la même manière, c’est pourquoi chaque guerre est aussi l’expression d’une forme de culture.

« Les animaux se battent entre eux, mais ne se font pas la guerre, dit Hans Magnus Enzensberger. L’être humain est le seul primate qui entreprend de tuer ses semblables de manière systématique, à grande échelle et avec enthousiasme ». Pourquoi le fait-il ? Il y a à cela des raisons historiques : pour des territoires, pour le contrôle de lieux stratégiques, mais aussi pour des idéologies, la lutte des classes, des croyances religieuses, ou par sentiment d’injustice, de vengeance, de revanche. Ce qui peut se résumer par un seul vieux mot : la haine. Haine du voisin ou du frère, comme dans les guerres civiles, ou de celui qui est différent, celui qui croit en d’autres dieux, ou vit sur une terre que je considère mienne, celui qui a des privilèges auxquels j’aspire, celui qui m’humilie quotidiennement, celui qui se sert du pouvoir à son profit et contre moi. Celui qui contrôle l’économie et les médias. La haine est le plus ancien principe des guerres car il peut convenir à toute circonstance. Il peut être également, comme dans les grands conflits mondiaux, une haine abstraite : d’un uniforme, d’un drapeau ou d’une idée, mais non pas spécifique à chacun de ceux qui y croient.

Aussi l’homme qui tue sans éprouver de la haine nous paraît-il inhumain.

L’histoire de l’Occident commence par une longue guerre, celle de Troie. Ou plus précisément par le récit de cette guerre. C’est pourquoi, en se fondant sur l’origine du genre moderne du roman, le critique George Steiner dit qu’il n’y a que deux types de livres : L’Illiade et l’Odyssée.

Mais il suffit d’observer l’état du monde aujourd’hui, pour comprendre que la guerre de Troie n’est pas finie. La violence est toujours là. Elle est à l’origine des nations, des indépendances des républiques modernes. Ainsi qu’à celle des religions : l’histoire du christianisme est en fin de compte l’histoire d’un crime : une condamnation à mort injuste, son souvenir et l’exaltation postérieure de la vie du condamné.

La guerre, toujours la guerre à l’origine de tout. L’important est ce qui se passe après.

C’est sans doute pourquoi Kant considérait que la paix entre les hommes n’est pas inscrite dans leur nature, autrement dit qu’elle n’est pas naturelle et doit donc être instituée. Il faut la promouvoir. Il faut la négocier. Si la paix n’est pas un état naturel, quoique une fin désirée, cela signifie qu’elle est le résultat d’un long processus de civilisation, avec tout ce que cela comporte. Un enfant ne décide pas naturellement de résoudre ses conflits par le dialogue. Civiliser ou éduquer cet enfant implique de déposer en lui une série de principes que l’humanité, à travers une longue histoire de désastres et d’opprobres, considère comme raisonnables pour la vie en commun. La violence, en revanche, est une pulsion très profonde qui relie cet enfant aux cris des premiers hommes, à l’instinct de défense, réactionnel et conservateur de l’espèce. Aussi est-il beaucoup plus facile d’être violent que pacifique, et l’appel à la haine et à la guerre, en politique, qui fait rugir les masses, est-il plus commode que la mesure et le dialogue.

Sur ce point spécifique, et au vu du monde tel qu’il est aujourd’hui, j’oserais contredire Rousseau : non, l’homme ne naît pas bon, pour être ensuite corrompu par la société. Au contraire : l’homme est un être violent et égoïste, que la société éduque et intègre à la civilisation pour qu’il puisse coexister avec ses semblables.

La civilisation s’oppose à la barbarie.

Où étaient les artistes ? Toujours près du palais, car, bien que leur art fût considéré comme inutile à l’administration et à la gouvernance du royaume, il était important aux yeux du roi, qui connaissait ou percevait l’étrange pouvoir des fictions, pressentant qu’en elles se jouait un autre sort, différent du présent, tenant à la postérité et à cette obsession du pouvoir de se forger une image pour la mémoire. Les arts, en outre, tranquillisaient le souverain et nourrissaient son esprit, en lui faisant entrevoir un autre type de noblesse, importante à acquérir, immatérielle, ne dépendant ni de l’or ni des victoires militaires.

L’artiste grandissait à l’ombre du pouvoir, parfois comme bouffon, parfois comme savant, respecté cependant à cause de cette étrange et mystérieuse relation avec l’avenir que les autres lui prêtaient.

A la fin du XVIIe siècle, l’art commença à devenir une activité commerciale et s’éloigna du palais. Il s’aventura dans les tavernes, les bordels, les bas-fonds. Il se mit à construire une autre réalité pour atténuer les carences de la société. Il devint moderne. Quand il cessa de célébrer rois et papes, il s’éloigna de la guerre et se tourna vers la nature et l’être humain. La paix arriva sur les toiles. L’art commença à célébrer la vie et la beauté, et à s’intéresser aux grands drames de la condition humaine : la finitude, la solitude, le désarroi.

C’est là que s’est toujours située la littérature.

Elle écrivit la mémoire des gestes humaines, ses contradictions et ses cruautés, grâce quoi nous pouvons les revivre et les incorporer à notre imaginaire. La littérature nous permet d’aller là où nous ne sommes jamais allés, de participer à des batailles colossales, d’être le héros qui brandit son épée et en même temps le soldat qui reçoit le coup. Elle nous permet d’atteindre le sublime, qui est pour Kant « la contemplation du terrible, mais depuis un lieu sûr ». C’est pourquoi la guerre sert souvent de métaphore de la vie. Et ceux qui écrivent sur la guerre finissent fréquemment, et de façon involontaire, par formuler de profondes réflexions sur la condition humaine. Raison pour laquelle les grands conflits, à travers la culture, se transforment en connaissance, et ces connaissances ainsi que les fermes convictions que la société acquiert grâce à elles, sont peut-être la seule rétribution que l’on obtient après la grande défaite que représente toute guerre.

Car les guerre ne se gagnent ni ne se perdent ; on les subit. Et quiconque a participé à une guerre, dont il sort indemne, est un blessé de guerre.

Il y a quelques années, dans une interview, l’écrivain israélien Amos Oz voyait dans la conduite de conflits comme celui du Moyen-Orient, deux visions littéraires opposées : d’un côté la justice poétique dans le style de Shakespeare, où personne ne transige, où s’imposent les principes et l’honneur, y compris sur la vie, mais où la dignité finit par être restaurée, avec l’inconvénient que la scène est couverte de sang et de cadavres. Dignes mais morts, comme dans Hamlet, Timon d’Athènes ou Macbeth. De l’autre côté, la triste et imparfaite justice humaine de Tchekhov, avec des personnages qui discutent de leurs désaccords, les résolvent et rentrent chez eux avec un fort sentiment de frustration. Dans Oncle Vania, Astrov demande à Vania de lui rendre un flacon de cigüe pour se suicider, et Vania lui suggère d’aller plutôt dans la forêt et de se tirer une balle dans la tête. Mais ils finissent par faire la paix. Ils se haïssent, bien sûr, parce qu’ils se sont infligé des blessures qui mettront longtemps à cicatriser. Mais ils parviennent à un accord. Chacun repart alors chez soi tête basse, en donnant un coup de pied à quelque pierre en chemin et en murmurant ces répliques qu’on ne trouve jamais à temps dans les disputes. Ils partent frustrés, mais ils partent vivants.

Telle est la grande différence entre les drames de Tchekhov et ceux de Shakespeare. Chez Tchekhov, même contradictoire et violente, la vie continue.

Santiago Gamboa
Traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry