Instructions pour créer et y croire (collage), par Rodrigo Fresán

INSTRUCTIONS POUR CRÉER ET Y CROIRE
(COLLAGE)

La réflexion à la demande de seconds et de tiers sur la manière dont je crée (ou ce que crois de l’acte de créer) me cause toujours une rare inquiétude.
Est-ce que je tiens vraiment à le savoir ?
Cela m’apportera-t-il quelque chose ?
Penser ou croire que j’ai vraiment quelque chose de certain – une certitude – à dire à ce sujet a-t-il un sens ?

J’ai un jour écrit que les lecteurs sont comme le public des spectacles de magie, qui arrive dans la salle en ayant une attitude très différente : il y a ceux qui veulent découvrir le truc et les autres, qui s’abandonnent sans résistance à l’illusion. Je pourrais jurer que ces derniers prennent davantage de plaisir que les premiers.
Le même principe est, je pense, transposable aux écrivains.
Quand on écrit – qu’on s’immerge dans un tumulte de doubles fonds et de trappes pour finir par s’en sortir –, on est à la fois un expert illusionniste et un illusionné exposé qui se porte volontaire pour s’enfermer dans un compartiment traversé de sabres, flotter ou encore s’évanouir.

Aller écrire – aller partout, mais comme par magie sans bouger de son bureau – est la plus parfaite et la plus précise mise en pratique de la disparition en pleine action tout en réalisant un grand numéro de prestidigitation, car en écrivant on désillusionne ses êtres chers et on illusionne les inconnus qui veulent bien l’être. Et contrairement à ce qui se passe avec les magiciens professionnels, on ne parle guère pour distraire et on ne peut guère compter sur la présence d’une belle assistante encore plus distrayante. Non : quand on écrit on travaille seul, dans l’obscurité et la folie de l’art, et on fait ce qu’on peut en donnant ce qu’on a, le doute comme passion, la passion comme travail et tout ça.

Voilà pourquoi je m’assois pour écrire sans trop savoir, en gardant toujours très présent à l’esprit l’essai magistral de Donald Barthelme, publié en 1987, que j’ai si souvent relu : Not-Knowing. L’auteur y expose tout le processus de l’écriture comme un constant et sage « ne pas savoir », jusqu’à ce qu’on en apprenne davantage à mesure qu’on écrit, quand l’écrivain devient une « sorte de paratonnerre qui attire une accumulation de perturbations atmosphériques, un saint Sébastien recevant sur sa poitrine les flèches du Zeitgeist ». Une réalité énoncée par John Keats beaucoup plus tôt, mais déjà dans une synchronie absolue, et à laquelle il donnait le nom de « capacité négative ».

Accéder au knowing à travers le not-knowing.
Et la méthode – en ce qui me concerne – ressemble assez à celle de la science inexacte mais précise du collage.
Selon Donald Bartheme, encore une fois – qui considérait la colle au latex Rubber cement comme « l’invention la plus géniale de l’être humain de toute l’Histoire », et qui a écrit plusieurs nouvelles sur le fait de coller des motifs différents, « les fragments sont le seul format auquel je croie » – le collage est le principe essentiel de toute forme d’art, quelle qu’elle soit, tout au long du XXe siècle, et sa « fonction consiste à atteindre une nouvelle réalité » à partir d’éléments épars, en parvenant avec un peu de chance et de succès à en faire quelque chose en soi : « An itself ». Une représentation parfaite de « l’anxiété comme principe essentiel de toute forme artistique, etc., etc. », et l’auteur d’en conclure que « l’objectif de toute littérature est la création d’un étrange objet couvert de peau qui vous brise le cœur ».

Collage est en effet le terme magique, le mot de passe, le Coupe-toi, Sésame et le Collacadabra.
Le collage qui, dans mon enfance scolaire, était l’autorisation de tout casser, une permission absolue qu’on recevait comme récompense.
Dans le collage, on était des fils adorés du chaos qui précédait l’inauguration d’un nouveau monde à soi, personnel, et on collait et assemblait des fragments en les pressant du bout des doigts sur du bristol.

Le collage, c’est réduire en lambeaux quelque chose d’étranger (et, parfois, lui arracher des fragments, des épigraphes, des citations à l’aveugle ou identifiables quand on les lit).
Le collage, c’est faire quelque chose de personnel à partir des débris des autres.
Le collage, c’est détruire en créant.
Le collage, c’est fusionner : un verbe vraiment sci-fi dans mon enfance, à une époque où l’idée de futur existait encore comme une dimension autonome et inaccessible et n’avait pas été – c’est le mot – fusionnée par/avec un présent déjà futuriste dans une sorte de collage atemporel contenant également le rétro et le vintage, mais toujours sous forme de coupures de l’ici et maintenant.

Le collage, c’était les livres mixtes et simultanés des Tralfamadoriens d’Abattoir 5, de Kurt Vonnegut, un roman dont je cite toujours un passage que je pourrais présenter comme une esthétique et un credo : « [Leurs livres] étaient tout petits […] de brefs massifs de symboles séparés par des étoiles. […] Chaque assemblage de signes constitue un message court et impérieux, décrit une situation, une scène. Les messages ne sont enchaînés par aucun lien spécial mais l’auteur les a choisis avec soin afin que, considérés en bloc, ils donnent une image de la vie à la fois belle, surprenante et profonde. Il n’y a ni commencement, ni milieu, ni fin. Pas de suspense, de morale, de cause ni d’effet. Ce qui nous séduit dans nos livres c’est le relief de tant de merveilleux romans appréhendés simultanément ».

Le collage est l’abolition de l’historique et, bien qu’il soit à l’origine Made in China millénaire, il est le parent moderne et français du cut-up (Brion Gysin et William S. Burroughs !).
Le collage a été au début du siècle dernier le mode opératoire privilégié par les surréalistes, mais à mes yeux, il a toujours été en vérité la meilleure représentation possible d’une réalité fragmentée comme celle d’aujourd’hui : sans notion de temps et sur n’importe quel espace.
Le collage m’a toujours semblé hyper réaliste.

Le collage a été la technique utilisée par les Beatles pour réaliser les pochettes de Revolver et Sgt. Pepper’s Lonely Heart Club Band, et le poster interne de ce dernier album, avec des photos et des paroles éparses, et aussi pour enregistrer / composer des chansons faites de fragments comme « A Day in the Life », « You Know my name », « Happiness is a Warm Gun », « Revolution 9 » et une bonne partie de la face B d’Abbey Road. Ah, mais il y a également toutes ces voix, ces cris, ces aboiements, ces rires, ces sonneries de réveils et – argh – toutes ces maudites conversations téléphoniques sur les disques de Pink Floyd. Et toutes ces références étrangères dans les paroles que seul peut signer Bob Dylan.
Le collage dans tous ces films (en particulier 2001, l’Odyssée de l’Espace, qui était un collage en soi constitué de trois parties).
Le collage dans le pop art (Robert Roschenberg !).

Le collage qui, en fin de compte, est la manière et le style adoptés par la mémoire pour travailler : la forme première de l’écriture. En découvrant en perspective et en regardant en arrière toutes les connexions, les lignes. En reliant un fragment à un autre, qu’on n’avait pas remarqué lorsqu’on a uni les différentes parties, jusqu’à ce qu’on comprenne que la mémoire, après tout, c’est l’expérience, et que l’important n’est pas ce qui nous arrive mais ce qu’on en fait.
Et ce qu’on écrit qui arrivera à tout ce qui est déjà arrivé, mais demeure collé à jamais, en parvenant – si tout va bien – à ce que les gens se demandent comment cela a été réalisé, et à ce qu’ils se répondent que c’est une chance que quelqu’un, peu importe comment, l’ait fait.
Puis on se dit – comme je le pense maintenant – qu’heureusement, demain on songera à quelque chose de complètement différent sur le fait de créer et d’y croire.
Et on se remettra à créer en continuant d’y croire.

Rodrigo Fresán
Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon