Le courage de la dissidence, par Reihane Taravati

Le courage de la dissidence

Lorsque tu vis en Iran, tu grandis avec la répression. Ce n’est pas un choix à faire, c’est une contrainte à laquelle tu ne t’habitueras jamais, tu apprends simplement comment passer au-dessus en tant qu’artiste, en tant que femme, en tant qu’être humain. Ce qui est sûr c’est qu’en Iran, c’est un défi de tous les jours. Jour après jour, se battre pour des droits humains fondamentaux, comme rire, danser, porter ce que tu désires, parler de tes croyances, poster une photo ou une vidéo sur les réseaux sociaux, être heureux… c’est un phénomène public.

Imagine, à chaque fois que tu postes un selfie sur Instagram, tu penses immédiatement aux conséquences de ne pas porter un hijab. Il y a des décisions à prendre : dois-je prendre le risque ? Suis-je assez courageuse ? Ou devrais-je plutôt penser à la sécurité de ma famille ? Tu le postes quand même, en considération de tous ces facteurs…
Imagine qu’à chaque fois que tu es invité à un anniversaire, un mariage ou une fête chez quelqu’un, tu dois prendre en compte le fait que tu risques d’être arrêté pour avoir dansé ou bu. Et alors que tu profites de la soirée, ces pensées vont et viennent toute la nuit…

Imagine-toi poster un tweet à propos d’un activiste ou d’une cause importante - intérieure ou extérieure au pays - et que tu penses qu’il est temps de dire quelque chose tout haut. Tu le fais en sachant tous les risques que tu prends, et tu te sens fier de toi. Et après des années à lutter contre cette situation, tu apprends comment vivre avec la répression, en sachant que tu ne pourras jamais t’y habituer, et que ça restera aussi douloureux.

La plupart d’entre nous ont déjà gouté à la censure, la dissidence et leurs conséquences, comme en 2013, lorsque j’ai dansé dans le clip musical « happy Iranians », qui avait été tourné le 21 mars (Journée internationale du bonheur), à l’invitation de Pharrell Williams. Nous vivions alors dans une bulle de bonheur lorsque l’arrestation s’est produite et nous a réveillés. Nous avons été très chanceux que cette histoire se propage à l’échelle mondiale en moins de 48 heures. Il y a tellement d’histoires similaires qui se produisent dans ce pays, dont personne ne sera jamais informé ; des cas semblables, des gens passionnés avec de grandes idées qui se font arrêter. J’ai eu tellement de chance que Pharrel Williams, CNN, le New York Times, et tellement de grands journalistes, nous aient aidés, aient fait entendre cette histoire. Les médias nous ont sauvés.

Les réseaux sociaux sont devenus une arme. Lorsqu’une génération est réprimée, elle laisse place à la suivante, qui arrive avec de nouvelles idées et plus d’énergie pour grandir. Et alors que la première génération fait une pause dans son combat, préparant peut-être la prochaine bataille, la nouvelle génération s’ébranle jusqu’à la gloire, et ça n’en finit pas. Maedeh Hojabri, une fille qui a montré au monde que danser est toujours grave en Iran, a été arrêtée trois ans après moi. Le monde a découvert une nouvelle couche d’incohérence grâce aux réseaux sociaux, lorsque les évènements « Maedeh Hojabri », « Happy Iranians », « Girls of Enghelab » se sont chacun transformés en mouvements, et ont montré comment se battent les femmes en Iran. Ils peuvent en arrêter quelques-unes, mais que feront-il face à la nouvelle génération ?

Je suis une enfant de la révolution, et je ne ressemble en rien à ce que les révolutionnaires prétendent représenter de l’Iran. J’appartiens à une nouvelle génération d’Iraniens qui recherchent des valeurs et un mode de vie différents, très éloignés des discours officiels. La différence entre les valeurs que l’État encourage et celles que le peuple respecte est telle que, pour vivre dans ce pays, il faut mener une double vie et un double jeu. Une vie totalement clandestine dans laquelle tu peux être toi-même, vivre, rêver, danser, faire la fête et dire ce que tu penses, et une seconde vie qui est celle de la surface. Celle dans laquelle tu dois faire attention à ne pas enfreindre les lois qui ont été imposées aux gens et qui sont totalement contre notre nature et nos désirs. Nous agissons dans la rue comme s’il n’y avait rien de mal, comme si rien ne se passait. Mais au fond, il y a quelque chose de fondamentalement faux. Et ça remonte à la surface de temps en temps.

J’espère de tout mon cœur que le peuple d’Iran pourra survivre à cette crise parce que je pense que les sanctions affectent bien plus les gens que le régime. Elles peuvent rendre le gouvernement plus faible mais alors, ils feront pression sur le peuple. Ce sont eux qui devraient souffrir. Je pense en particulier aux sanctions qui rendent difficiles d’accès les produits de première nécessité, comme la nourriture, les médicaments, et tout ce qui est en rapport avec l’éducation, le voyage, et notre qualité de vie. Je ne crois pas en beaucoup de choses dans lesquelles l’État est impliqué, et particulièrement les mesures de répressions à l’encontre de la société civile. Mais je ne crois pas non plus aux sanctions et je ne veux pas voir mon pays en guerre. Rien ne changera du jour au lendemain, le changement prend du temps.

Reihane Taravati
Traduit de l’anglais par Coline Charbin