Écrire l'ultra-contemporain, par Pierre Ducrozet

Écrire l’ultra-contemporain

Le roman est le lieu de l’impur. Celui où tout se mêle, où tous les matériaux peuvent cohabiter, où le haut et le bas, le précieux et le vulgaire, la poésie et le thriller allègrement se mélangent, où toute matière noble invariablement se métisse. Le monde contemporain est souvent considéré comme indigne de la littérature : il se périme aussi vite qu’il n’apparaît, il est indéchiffrable, par essence incompréhensible, et serait dès lors réservé au journalisme (le mot devant être prononcé avec un léger mépris), à l’urgence ; le romancier, lui, aurait besoin de temps et de distance pour construire un véritable regard. Or c’est justement l’impureté du contemporain qui fait son intérêt ; il est sale, véloce, opaque, il est ardent, mouvant ; rien ne l’empêche donc de rentrer dans le roman, au contraire, il fait même de ce dernier un défi passionnant.

Le contemporain bouge sans cesse devant nos yeux, et c’est ainsi, en mouvement, en flux indéterminé, qu’il doit (ou peut) se glisser dans le roman. C’est notre grand matériau à disposition, le seul à ne pas nous parvenir par l’intermédiaire de, et nous l’utilisons déjà sans cesse, sans que disparaisse, pour autant, sa mauvaise réputation. Ce serait légèrement indigne d’un romancier, qui crée, qui invente, de s’abaisser à « l’actualité ». Or rien n’est plus compliqué que de faire œuvre avec ce qui n’est pas figé (y compris dans le domaine journalistique), et rien ne serait plus désirable qu’un roman qui parvienne à éclairer les puissances, les enjeux, les failles d’un monde qui nous écœure, nous fascine, nous émeut, mais nous demeure irrémédiablement étranger.

La forme du monde devrait, si on la regardait d’assez près et que l’on poussait la réflexion jusqu’au bout, changer entièrement la forme du roman.

Comment encore écrire un roman qui aille tout droit d’un point A à un point Z quand nos cerveaux fonctionnent d’une tout autre manière ? Alors que notre entendement du monde est entièrement modifié, notre conception du temps et de l’espace totalement renouvelée, pourquoi le roman resterait-il immobile ?

Je me suis demandé, dans mon roman L’invention des corps, ce qu’Internet change à la littérature. La réponse (provisoire, et potentielle) est : tout. Il nous faut reconsidérer entièrement la manière de raconter les histoires, la composition, la phrase. Il nous faudrait (si on était logique, et audacieux) dessiner un roman sans centre ni périphérie, qui circulerait librement d’un point à un autre, sans qu’il n’y ait ni haut ni bas, ni début, ni fin.

Demeure alors cette question : comment faire entrer le mouvement encore en mouvement dans l’espace du roman ? Ne va-t-il pas par définition se figer dans cet espace, certes non clos, mais qui fixe d’une certaine manière les choses sur le papier ? Il faudrait sans doute alors faire du roman un geste lui-même en mouvement, fluide, radical, indéfinissable, innommable.

C’est un moment exaltant de l’histoire littéraire (et de l’histoire tout court), et la fiction doit embrayer sur ces transformations en cours. Elle a la possibilité de devenir réticulaire, hypertextuelle, immense flux, comme les structures qui ordonnent notre présent, et, plus important encore, comme nos cerveaux ont toujours fonctionné : par synapses et sérendipité. Le temps présent s’est en quelque sorte calqué sur nos cartographies mentales – à moins que nous ayons nous-même sécrété le réel à partir de l’architecture de notre cerveau.

Les grands questionnements du contemporain font trembler jusqu’à l’espace du roman, qui ne peut rester indemne à ce qui l’entoure. Si la révolution numérique l’affecte de mille manières, la crise métaphysique qui frappe de plein fouet une humanité ayant détruit et failli l’ébranle tout autant. (On ne le remarque pour l’instant qu’ici ou là, mais cela ne fait que commencer.)

Le roman est poreux, sa forme est en mouvement constant, et s’il est universel, il est aussi le fruit d’une époque précise, avec son éthique, ses plaisirs, ses gouffres. La Renaissance, les Lumières, le XIXe siècle industriel et révolutionnaire, le XXe siècle meurtrier : tous ces moments ont donné naissance à des formes circonstanciées. La nôtre ne peut échapper à ses démons et ses défis (métaphysiques, écologiques, politiques).

Les formes ne naissent pas de rien. Elles sont sculptées par le vent, les mains, le dehors, par les fragilités, les forces, les mondes.

Reste une question essentielle : comment l’écrire, cet ultra-contemporain ? En suivant son rythme, en le défaisant, le réinventant ? Faut-il décalquer sa syntaxe, ou la refonder ? Faut-il puiser dans le monde les formes artistiques, ou bien plutôt, depuis le camp de la représentation, inventer ex nihilo le modèle le plus adapté pour saisir ce flot incompréhensible qu’on appelle réel ? Les modèles de phrases, de syntaxe, de composition qui ont été sculptées pendant des siècles sont-ils adaptés à ce que nous avons devant nous, et qui est à la fois sidérant de nouveauté et toujours-la-même-histoire ?

L’art devrait, dit-on, nous rassurer quand tout tremble. C’est raté : l’art est un agent orange, il inquiète, dérange, il décape. Il faut donc renverser la phrase : tout tremble, l’art y compris.

L’humanité sans cesse rate et c’est l’art qui la sauve, peut-on décemment penser, mais il le fait sous la forme d’un virus, d’une inquiétude qui bouleverse l’homme et le remet en selle.

Seule une littérature audacieuse, innovante, trouble, pourra faire écho dans sa forme et dans sa phrase aux trous, aux dangers, aux nouvelles architectures.

De grandes révolutions sont en cours, la littérature doit y prendre part. Il ne s’agit pas de faire moderne, de faire contemporain ; il s’agit simplement d’être poreux à tout, disponible aux choses, et le présent, passionnant, désespérant, ardent, est tout ce que nous avons.

Pierre Ducrozet