L'intelligence du sensible, par Philippe Forest

L’INTELLIGENCE DU SENSIBLE

Entre la sensibilité et l’intelligence – à supposer que l’une puisse aller sans l’autre et qu’il faille nécessairement opter pour l’une ou pour l’autre de ces deux facultés-, comment choisir ? De laquelle de ces deux qualités, s’il ne doit en posséder qu’une, un romancier doit-il se trouver d’abord et essentiellement pourvu ?

Comme on sait, Proust pose frontalement la question en tête de son Contre Sainte-Beuve dont sortira toute La recherche du temps perdu. Sa réponse est fameuse. « Chaque jour, déclare-t-il, j’attache moins de prix à l’intelligence. » Du monde dans lequel nous vivons et sur lequel notre volonté a si peu de prise, l’intelligence ne nous restitue jamais, dit-il, qu’une image morte. Ce sont les sentiments, les sensations, les impressions qui, par surprise, presque malgré nous et comme à notre insu, permettent au passé de ressusciter et à la vérité en laquelle nul ne croyait déjà plus de se manifester parfois. Le goût d’un gâteau trempé dans du thé, l’odeur qu’une baie d’aubépines exhale, le spectacle qu’offrent les cimes de quelques clochers pointant au loin sur la ligne de l’horizon viennent à nous et nous délivrent cette signification dont seule la sensation est porteuse et qui importe davantage que tous les concepts que, de son côté, élabore la philosophie.

A propos de pareilles expériences, de la manière dont elles retentissent auprès de qui en recueille la matière, Joyce parle d’« épiphanies » ; « une soudaine manifestation spirituelle, se traduisant par la vulgarité de la parole ou du geste ou bien par quelque phase mémorable de l’esprit même. » On dira que tout cela est plutôt l’affaire de la poésie. Mais il lui faut le roman afin de la faire exister et que tous les événements physiques et mentaux dont la poésie porte également témoignage prennent leur place au sein du récit qui, les reliant les uns aux autres, donne à chacun sa pleine et sa plus puissante dimension. Dans le ciel qui leur sert de page, des oiseaux tournent, inscrivant dans l’air des sortes de hiéroglyphes offerts à l’interprétation du poète qui les contemple à la manière d’un augure moderne, une femme marche sur une plage irlandaise de laquelle se retire une mer couleur d’émeraude et de morve tandis que dans le rêve d’une autre, à demi endormie, s’épanouit la fleur éclatante dont son désir se souvient.

Je cite Proust, je cite Joyce. Afin de faire vite. Je cite Proust – auquel il n’est plus d’écrivain qui ne se réfère désormais, fût-ce en donnant une signification douteuse au monument littéraire qu’il nous a laissé. Je cite Joyce – que le premier intellectuel venu trouve maintenant malin de considérer comme un imposteur et l’auteur d’un faux chef d’œuvre auquel seul trouverait son compte le snobisme de quelques lecteurs. Ce sont des écrivains d’hier, sans doute. Mais on n’en a pas fini de méditer la leçon qu’ils nous transmettent et de tenter d’en retrouver le sens alors que règne sur la « world-literature » qui fait partout la loi une sorte de neo-naturalisme qui, soumettant toute forme d’expression aux exigences voulues par l’industrie du divertissement planétaire, n’envisage plus le roman que sous la forme de la « novellisation » par anticipation du film ou de la série télévisée qui en fournira l’adaptation, ne l’apprécie plus qu’en fonction du « pitch » qui viendra illustrer le perpétuel commérage socio-médiatique servant de pensée à notre présent.

Avec Proust, avec Joyce, avec les écrivains d’aujourd’hui qui, quels que soient les livres qu’il signent, n’ont pas tout à fait renoncé à de pareils modèles, le roman dit le monde, il dit la vie – sans renoncer aucunement à témoigner de notre condition concrète sous toutes ses formes et dans tous ses aspects. Mais il le fait d’une façon qui résiste à la réduction au plus petit commun dénominateur des idées reçues auxquelles le discours dominant ramène la réalité, nous conduisant à confondre celle-ci avec la représentation falsifiée qu’il manufacture, monnaye et diffuse. Pour cela, le roman prend le parti des impressions, des sensations, des sentiments – mais sans pour autant consentir à l’impressionnisme, au sensationnalisme, au sentimentalisme qui sont de règle aujourd’hui et dont il propose précisément la critique.

Telle est la paradoxale intelligence du roman qui, de semblable manière, accorde au sensible la place la plus éminente. Proust le dit à qui le dernier mot revient : « …cette infériorité de l’intelligence dont je parlais en commençant […], c’est tout de même à l’intelligence qu’il faut demander de l’établir. Car si l’intelligence ne mérite pas la couronne suprême, c’est elle seule qui est capable de la décerner. Et si elle n’a dans la hiérarchie des vertus que la seconde place, il n’y a qu’elle qui soit capable de proclamer que l’instinct doit occuper la première. »

Philippe FOREST