Se tourner vers le passé, par Mike McCormack

Se tourner vers le passé

Nous avons tous un passé, collectif et individuel, et nous nous tournons tous vers lui de temps en temps. Nous considérons que cette faculté coule de source, persuadés que seuls nous autres humains l’avons et que, d’une certaine manière, c’est une part essentielle de ce qui fait de nous des humains. Mais ce regard en arrière n’est pas seulement un innocent coup d’œil, c’est une tentative plus délibérée, plus ciblée, de mettre de l’ordre dans nos vies passées afin d’éclairer le présent.

Et nous avons soif d’ordre. Nous ne souffrons pas l’idée d’avoir émergé de la pagaille — le présent est déjà bien assez difficile sans de surcroît la terreur d’un désordre complet derrière nous. Et nous sommes aussi des êtres en évolution — que ce soit dans le sens d’un progrès ou d’une régression — aussi souhaitons-nous avec ferveur voir le moment présent comme l’apogée de quelque dessein téléologique, le point d’aboutissement d’une certaine volonté d’ordre dans nos vies.

Et, bien entendu, le passé est déterminé à partir du présent. Tel individu heureux dans sa vie présente verra le passé autrement que tel autre estimant les circonstances présentes difficiles. Les deux pourront s’accorder sur des incidents du passé, mais ils les verront tous deux sous un jour différent, et à travers un prisme différent, avec des ombres différentes avançant sur eux.

Je viens d’un pays qui trop souvent se tourne vers le passé, un passé invariablement vu comme un lieu synonyme de perte, de préjudices et d’affronts. Et si nous avons réussi à transformer en récits nos histoires, personnelles et collectives, sous diverses formes fictionnelles, je ne suis pas certain que nous ayons appris quoi que ce soit de ces mêmes histoires, personnelles et collectives. L’histoire est cyclique, elle vient de nouveau à notre rencontre, et une fois de plus, en dépit de ce que nous savons, nous allons à sa rencontre avec les mêmes réactions, en refaisant les mêmes choses encore et encore.

Et quel mystère le passé apporte-t-il ? Le miracle de sa longévité et de sa clarté dans nos esprits ? Oui, assurément. Son infatigable capacité à insister sur lui-même et hanter le moment présent. Oui, cela aussi. Cependant, en ce qui me concerne, je ne peux tout à fait me départir du soupçon que chaque fois que je me suis tourné vers le passé, je me suis trouvé engagé dans une tâche essentielle, mais finalement désespérée, consistant à inventorier et mettre en ordre. Qu’en définitive, on n’y gagnera rien, tout ordre sera provisoire ou fictionnel. Et pourtant, malgré ce profond sentiment d’impuissance, nous savons que, face à certains besoins, plongés dans certaines crises, nous serons amenés de nouveau à nous tourner vers le passé.

N’est-ce pas mystérieux ?

Et une mise en garde, si je puis me permettre.

La tentation compulsive de nous tourner vers nos vies individuelles et collectives est forte et il est facile de se plonger dans cet état d’esprit du souvenir et du repli sur le passé, même si — ou tout particulièrement si — le passé est un lieu synonyme de souffrance et de préjudice. Son attrait est simple ; malgré toute la souffrance et le trouble, il y a dans cette approche une logique — le passé est notre passé, il nous appartient en propre, aussi est-il normal que nous le revendiquions.

Mais nous vivons une époque dangereuse — nombre de grandes thématiques et forces en Europe et au-delà imposent que nous ne nous enfermions pas dans un état d’esprit faisant systématiquement la part belle au passé, y voyant une alternative héroïque à un présent difficile, valorisant un passé où nous étions formidables au détriment du présent ou, pire, de l’avenir. Jamais de mon vivant je n’ai connu d’époque où il ait été si important de regarder en avant — tant de thématiques urgentes convergent désormais en des zones critiques dans toute l’Europe et dans le reste du monde — l’environnement, l’immigration, la montée d’un populisme dangereux… Qu’est-ce que le passé a à nous dire sur ces thématiques et comment le roman propose-t-il de les aborder ?

Mike McCormack
Traduit de l’anglais par Nicolas Richard