Écrire du point de vue d'un enfant, par Mick Kitson

Écrire du point de vue d'un enfant

Le livre qui m’a le plus inspiré pour écrire ce roman a été Les Aventures d’Huckleberry Finn de Mark Twain. D’une certaine manière, je comptais écrire une version moderne de ce classique américain de 1884 dans lequel un enfant maltraité fuit sa vie misérable et découvre un monde nouveau qui va le changer et remettre en question ses idées et ses convictions.

Avec le personnage sauvage et mal-embouché de Huck qui, fait d’importance, est âgé de treize ans – ou comme il dit : « treize ou quatorze ou dans ces eaux-là » -, Twain a créé l’un des narrateurs les plus convaincants et les plus attachants de la littérature.

Quand j’ai commencé à réfléchir à mon livre, je voulais que mon narrateur soit aussi éloigné de moi que possible, qu’il soit, d’une certaine façon, tout le contraire de moi. Je voulais un narrateur qui ne possède pas mon expérience et qui ne partage pas ma vision des choses. Je voulais un narrateur qui fasse preuve d’une forme d’héroïsme que je n’ai pas, un narrateur doté de qualités telles que le courage, l’autodiscipline, la ténacité et qui ne s’apitoie pas sur son sort, des qualités que j’admire mais qui malheureusement me font défaut.

C’est ainsi que l’homme de cinquante-quatre ans issu de la classe moyenne que je suis a pris pour narrateur une gamine de treize ans ayant grandi dans une famille dysfonctionnelle et violente appartenant à la classe ouvrière.

Le narrateur/protagoniste incarné par un jeune adolescent est une convention littéraire bien établie, surtout dans les romans anglais et américains. Pensez à Scout dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, à Pip dans Les Grandes Espérances, à Jane Eyre au début du roman.

Et l’on comprend facilement pourquoi la voix d’un personnage de cet âge, avant qu’il n’atteigne pleinement la maturité sexuelle, est si captivante pour les écrivains. C’est l’un des deux âges véritablement charnière que nous traversons au cours de notre vie, où nous sommes, selon la formule de l’écrivain et journaliste britannique Will Self, « comme Janus », avec un double visage regardant simultanément dans deux directions différentes. Je pense aussi que c’est l’âge auquel nous commençons à nous adapter et à changer, quelle que soit la stratégie de survie psychologique que nous avons mise au point dans notre enfance pour répondre aux exigences de l’âge adulte, l’âge où nous sommes confrontés à la fois à des renoncements douloureux et à des découvertes exaltantes sur le chemin de notre existence.

Je pense que tous les personnages attachants que l’on rencontre dans les romans et dans les films sont d’une façon ou d’une autre pris au piège au moment où nous faisons leur connaissance, et le processus narratif nous invite à les accompagner pendant qu’ils cherchent à sortir de ce piège. Tout récit traite donc essentiellement du combat pour la liberté. L’empêtrement du personnage peut être dû à des conditions matérielles, à sa propre psychologie, à son âge et son expérience, à son statut social, ou à une combinaison de tous ces éléments.

Mais l’une des raisons pour lesquelles un adolescent de treize ans fait un excellent narrateur, c’est qu’il est piégé par les changements inexorables qui s’opèrent au fil du temps ; il est à la fois coincé dans l’inertie de son ancienne vie et bousculé par les changements de son état physique et émotionnel qui s’enchaînent à un rythme effréné. Il est constamment sur le point de franchir un seuil, d’entrer dans la salle de sa prochaine expérience mais repoussé dans la salle de sa situation précédente.

A treize ans, on est piégé par les limites de sa vision du monde, en partie parce que l’expérience qu’on en a est restreinte et en partie en raison des choix que l’on a faits dans sa façon de voir les choses afin de survivre aux treize premières années de cette vie de déconvenues et de souffrances permanentes.

La liberté se traduit en partie par l’élargissement de la vision du personnage par le biais de l’expérience et du choix. Un personnage qui se développe voit de mieux en mieux, comme si on lui retirait lentement des œillères à mesure qu’il avance dans son histoire.

Choisir un narrateur de cet âge tout en souhaitant parler de moi relevait donc d’une certaine ironie. L’autre âge charnière fondamental que nous traversons, selon moi, est l’âge de cinquante-cinq ans. Les parallèles entre l’adolescence et la fin de l’âge mûr sont à la fois évidents et effrayants. Vous êtes à nouveau comme Janus, tourné à la fois vers votre ancienne vie d’adulte bien portant et vers le vieillissement. Et comme à treize ans, votre corps commence à faire des choses inquiétantes contre votre gré, il acquiert une vie propre. Le seul avantage que vous ayez par rapport à l’adolescent de treize ans c’est que, si vous avez de la chance ou si vous avez fait les bons choix, vous jouissez d’une vision plus large, ce qui vous permet de mieux voir et de mieux comprendre.

Mick Kitson
Traduit de l’anglais par Céline Schwaller