Dans les coulisses de la création, par Maylis de Kerangal

Écrire un roman tient d’un art du pistage. Quelque chose rôde autour de moi, furtif, spectral, quelque chose qui me fuit et par quoi je veux être touchée. Je sens sa présence — c’est une image, un lieu, une scène, une question. J’y pense, j’en rêve, jusqu’à ce que cette rêverie « apporte sa terre » (Chaillou), situe un milieu, se donne un sol. Dès lors, je peux le pister. J’apprends à le connaître. Je me déplace sur son terrain, je relève les indices de sa présence, je recueille ses pratiques, je file ses parcours, je découvre ses rythmes, ses gestes, je perçois ses peurs et ses désirs, et bientôt je m’identifie à lui dans un « empirisme plein de tendresse » (Goethe). Je l’incorpore, j’apprends son langage : c’est une initiation.
Ce qui m’obsède ne se laisse pas saisir — la tortue se confond aux cailloux qui miroitent dans la rivière, la queue du tigre file dans ma main, la pellicule de mémoire brûle dans le vent comme du papier à cigarette —, je ne le possède pas, mais désormais je me le figure. Je l’appréhende à travers la mise en relation de ses traces, l’agencement de ses signes, la recomposition des événements, la rémanence de mes souvenirs ; je l’envisage en créant des correspondances, en formant des analogies, en faisant apparaître ces liens invisibles qui tissent nos représentations : bref, je l’imagine.
J’écris des romans qui parient sur la teneur cognitive de la littérature et portent une initiation. Pour les écrire, pour donner forme à mon obsession — qu’elle soit politique (Naissance d’un pont), métaphysique (Réparer les vivants) ou littéraire (Un monde à portée de main) — je pars de loin, je pars dans la distance, d’un point hors de ma vie. C’est dans la méconnaissance que je commence, c’est dans le dénuement que je m’avance : j'écris alors pour connaître quelque chose que je ne sais pas encore, ou, mieux, que je ne sais pas déjà savoir. Je rallie des mondes éloignés, des mondes physiques, sociaux, techniques, culturels, langagiers que je ne connais pas et que je veux connaître. Écrire ces romans me permet parfois d’accéder physiquement à ces mondes (chantier de grands ouvrages, bloc chirurgical lors de l’opération, cuisine de restaurant à l’heure du service, studio de cinéma, atelier du fac-similé d’une grotte préhistorique), trouve sa source dans l’étonnement et tient pour moteur l’émotion que j’éprouve à être initiée à ma propre langue, à y « descendre » assez profondément pour atteindre les taxinomies au rebut, les lexiques oubliés, les mots désactivés. C’est là, au ras du sol, dans cette zone désaffectée de la langue, que je récolte par exemple les noms des couleurs, ceux des champignons et des marbres, que je recueille ceux des pinceaux dont les formes variées induisent des techniques variées, dont les poils font surgir une faune silencieuse — les soies du porc, la fourrure de l’ours et du petit-gris, celle de la martre Kolinsky — dont la présence me connecte aux outils des hommes du paléolithique, à la chasse, aux ombres que créent les feux, aux fresques pariétales, à la circulation des histoires.

Le pistage — la recherche documentaire et l’expérience personnelle qui en découle — a lieu dans le présent de l’écriture, il se synchronise à son mouvement, s’enroule dans sa foulée. Ce que j’appelle « matériau » n’a donc rien à voir avec un stock de données établi d’avance que mon roman aurait pour tâche de signaler, recèle bien autre chose que des informations issues d’une enquête : ce que j’appelle « matériau » résulte plutôt de la divagation (« errer au-dehors ») qui concourt à former le paysage du roman, provient du tâtonnement qui lui donne sa résonance, tandis qu’en retour l’écriture convertit le document en source poétique. Mon matériau se forme dans la coalescence des images, des rêves et des souvenirs, dans leur aimantation secrète, dans leurs « rapprochements ». C’est mon imagination qui le fait naître, c’est mon roman qui l’invente.

Maylis De Kerangal