Dire l'exil, par Linda Lê

DIRE L’EXIL

Tout exilé sait qu’il lui faut deux sauf-conduits : d’une part le passeport, dont Brecht, dans Dialogues d’exilés, dit ironiquement qu’il est la partie la plus noble de l’homme, d’autre part quelques rudiments de la langue du pays où il a échoué.

Peut-être la langue de la terre d’exil est-elle le sauf-conduit apparemment le plus facile à acquérir ; en réalité elle est le passeport qui remet le plus en cause l’exilé, car s’il la maîtrise mal, il est davantage en butte au mépris des autochtones. Au contraire, s’il réussit à en saisir toutes les subtilités, il arrive qu’il passe pour un traître sans valeur, ayant renié la part la plus profonde en lui.

Dans La Route d’Ithaque, l’écrivain uruguayen Carlos Liscano raconte comment son double, nommé Vladimir, dut fuir Montevideo et la dictature militaire, pour émigrer en Suède, dont il lui fallut apprendre seul la langue pour trouver du travail, sans éviter toutefois d’être la cible de moqueries ou d’invectives, car aux yeux de certains autochtones, il était un métèque qui se débrouillait en suédois, mais avait tout appris sur le tas. Puis il s’inscrivit à un cours de suédois pour immigrants. Il n’y resta qu’une semaine, juste le temps d’observer le groupe, « multicolore et fantastique », qu’il formait avec des « métèques venus de partout ».

Un Polonais lui donna ce qu’il appelait « un programme complet de survie » : il vaut mieux ne rien comprendre, de cette façon on est toujours en sécurité. Celui qui ne comprend pas n’est pas responsable, il peut faire l’idiot quand cela peut lui être utile.

Finalement, Vladimir trouva un emploi dans un asile psychiatrique. Il y lavait les sols et les douches. Il fit la connaissance, chez les désaxés, d’une Vietnamienne qui ne savait qu’un mot en suédois : « riz ». Elle ne mangeait que du riz. Elle n’avait pas faim d’autre chose et ne réclamait pas autre chose. Était-ce, se demandait Vladimir, le riz qu’elle voulait et rien d’autre, ou fallait-il comprendre que ce qu’elle voulait, c’était le Vietnam et les souvenirs du Vietnam contenus pour elle dans ce mot ?

Elle parlait un dialecte du Vietnam et elle était seule au monde. Vladimir se disait que sa solitude s’exprimait dans ses gestes, dans la forme de son corps, qui semblait quémander une étreinte, le toucher d’une autre peau. Cela, son corps le demandait comme sa bouche demandait du « riz », rien que du « riz ».

Dans cet asile psychiatrique de Stockholm se rencontraient ainsi toutes les solitudes, renvoyant l’une à l’autre, s’offrant l’une à l’autre comme des miroirs déformants. Vladimir avait commencé par apprendre la langue du pays d’exil pour trouver du travail, sortir de son isolement, avant de décider que la survie pour l’immigrant est de ne rien comprendre ou de feindre de ne rien comprendre ; la Vietnamienne vit un double exil, géographique et psychique, elle se protège en quittant mentalement le pays où elle s’est peut-être retrouvé, sans savoir comment, pour entrer au pays de la folie : tous deux, celui qui se désigne comme un métèque, et celle qui n’a pas de mots pour décrire sa condition d’exilé, se ressemblent. C’est le rapport avec la langue, le nœud de ce qui les rapproche. L’un fait quelques efforts d’adaptation en acquérant les rudiments d’une langue qui lui est totalement étrangère. L’autre ne connaît, dans son exil, qu’un seul mot, « riz », qui, peut-être, dans son esprit, remplace le mot « terre natale ».

Dire l’exil, c’est avant tout savoir qu’il est impossible de dire l’exil. Le métèque se tait ou joue l’idiot, seul moyen de se soustraire aux définitions réductrices, bien qu’il ne puisse vraiment échapper à ceux qui s’en tiennent toujours aux mêmes stéréotypes de l’immigrant, l’envahisseur ou l’adversaire à combattre. Dire l’exil, de la part de ceux-là, revient à nommer l’indésirable, tout comme, de la part de l’indésirable, dire l’exil ne signifie pas seulement dire le mal du pays, le sentiment d’exclusion, mais aussi l’incapacité de décrire, sans mentir et sans se mentir, sa condition de marginal en quête de ce qui lui donnerait une légitimité. Le langage, la maîtrise de la langue du pays d’accueil, pourrait asseoir cette légitimité. Mais la question se pose : le métèque aspire-t-il vraiment à cette légitimité ?

La Vietnamienne qui, de la langue de son pays d’accueil, ne connaît qu’un mot, « riz », mot qui paraît la nourrir, éveiller sa nostalgie de sa terre natale, mot qui ressemble à une matrice, mais n’enfante pas d’autres mots, comme si vouloir dire l’exil, c’était se rendre compte de sa propre stérilité.

L’un, Vladimir, dit avec rage et ironie son incapacité à faire partie d’une communauté. L’autre, la Vietnamienne, ne cherche à dire que l’essentiel : le mot « riz » lui suffit pour désigner sa faim, faim de nourriture, faim de tendresse, faim de tout ce qu’elle a perdu, que ce soit son chez-soi ou la mémoire de ce qui l’a meurtrie.

Le récit d’exil, ce n’est peut-être pas autre chose : dire l’expulsion non d’un vert paradis, mais du royaume des mots. Nombreux sont ceux qui craignent d’avoir perdu les mots de leur langue natale avant d’acquérir une nouvelle langue. Nombreux sont ceux qui redoutent de se trouver dans la position de la Vietnamienne : au risque de s’enfermer dans sa folie, elle se contente d’un seul mot de la langue d’adoption. Mais ce seul mot dit tout, ce mot contient en germe tout un monde, même si ce monde est celui de la perte et de la solitude.

Linda Lê