Leurs cerveaux et nos culs, par Joumana Haddad

Leurs cerveaux et nos culs
Joumana Haddad

Bref constat en guise d’introduction : sur l’autoroute reliant ma maison à mon bureau, il y a 41 panneaux publicitaires montrant des hommes (pour la plupart des leaders politiques, nos saints sauveurs, sinon des chirurgiens esthétiques), et 106 montrant des femmes. Aucun risque dans le second cas qu’il ne s’agisse de politiciennes, de médecins ou de femmes à carrière : à chaque sexe son domaine, n’est-ce-pas ? (Nous devons nous “compléter”, prétendent les adversaires de l’égalité). Par conséquence on y voit de belles demoiselles à moitié nues, promouvant différents types de produits : des voitures, des bijoux, des marques de vêtements (plus la fille est nue, plus la marque de vêtements est convoitée : l’ironie), des téléviseurs, des matelas, de la lingerie (attention : à porter pour les hommes) et même des tournevis (à passer aux hommes, qui, eux, ont la responsabilité et le talent de réparer les choses). Les femmes vendent ces articles avec leurs seins opulents, leurs courbes magnifiques, leurs cuisses majestueuses et leurs moues surenflées (presque toutes resculptées par les mêmes chirurgiens esthétiques cités là-haut : Que/qui serions-nous sans eux ?). Bref, autant dire que la survie de notre système économique libanais dépend de nos beaux culs (et des beaux cerveaux des hommes, évidemment !).

Donc, en tant que femme, quelle est ma valeur dans ma société et ma culture ? Que suis-je ? Réponse : Je suis ma capacité à être désirée. Je suis mon aptitude à attirer l'attention sur mon apparence. Je suis ma compétence pour plaire au regard masculin. Je suis ma volonté d'être remarquée et regardée. Je suis ce que je peux faire de mon corps, mon "seul" atout dans la vie. Je suis une "chose". Une chose, oui ; un jouet déshumanisé utilisé pour promouvoir d'autres jouets, dans un monde transformé en un grand marché à mes dépens.

L’objectivation de la femme a atteint son apogée au Liban, et ce dans ses deux directions apparemment contradictoires, mais au fond trop semblables et qui se nourrissent l’une l’autre : d’un côté on ne peut que remarquer la croissance du nombre de filles qui se voilent ou même portent le niqab, le tchador, etc. De l’autre il y a une multiplication de filles vêtues de façon ultra-sensuelle et provocatrice, dansant dans les émissions de télévision et les vidéoclips, influençant l’imaginaire collectif. Le premier modèle est considéré synonyme de “vertu”, le deuxième de “liberté”, alors qu’ils ne sont ni l’un ni l’autre : les deux représentent les deux faces d’une même forme d’abus : celle de l’asservissement de la femme et de sa réduction (surtout à ses propres yeux, et c’est là que gît le vrai problème) à un objet, un objet qu’il faut ou bien “cacher” (pour le préserver au futur mari), ou bien “surexposer” (pour séduire les mecs). Dans les deux cas le but ultime est le plaisir de l’homme et son approbation. Nous sommes ainsi mesurées, évaluées, et surtout auto-jugées strictement par rapport au regard masculin. Inondées d’incitations à « paraître » plutôt qu’à « exister » ; à sembler ceci ou cela plutôt qu’à vivre notre vérité. Mais aussi et surtout : à être les fameuses muses au lieu d'être des créatrices.

C’est à cause de ce système d’évaluation patriarcal et sexiste, qui s’est tellement enraciné en nous qu’il fait désormais partie de notre inconscient féminin, que la confiance en soi et la force pour la plupart des femmes restent jusqu’à nos jours, et malgré tous les efforts féministes, basées sur le look et la “sexiness” plutôt que sur l’intelligence et le talent. “Je suis capable et forte car je suis désirable. Car il(s) me désire(nt)”. C’est à cause de ce système d’évaluation patriarcal et sexiste, que les femmes continuent à être exploitées et, plus dangereusement encore, à être exploitables. C’est à cause de ce système d’évaluation patriarcal et sexiste, que nous n’avons, pour ne citer qu’un exemple, que six femmes dans un Parlement Libanais de 128 députés. C’est à cause de ce système d’évaluation patriarcal et sexiste, qu’il y a jusqu’à nos jours, pour citer un autre exemple, des filles qu’on marie (vend) à onze, douze, treize ans. C’est à cause de ce système d’évaluation patriarcal et sexiste, que plein de femmes surdouées sont souvent réduites à n'être que des trophées à exhiber, ou, dans le meilleur des cas, des égéries qui inspirent les hommes. Car Dieu, le plus grand Créateur de tous, est masculin, ne l’oublions pas. Pas encore du moins. Femme, tu n’es qu’une « côte », une infime partie de l'entité masculine, affirment les religions monothéistes. Ce qui, pour le dire gentiment, n’arrange pas les choses au niveau de l’inconscient collectif féminin.

Cette guerre pernicieuse de longue date contre la créativité des femmes et leur véritable valeur n’est pas seulement menée par des hommes machos, mais également par des femmes soumises à un lavage de cerveau méthodique et séculaire. Ajoutez à cela une culture de masse de plus en plus visuelle et de moins en moins intellectuelle, où l’image est omniprésente, où la pollution sexiste est devenue impossible à éviter, et vous aurez des femmes “droguées” par le pouvoir exagéré du phallus, abusant volontairement de leurs corps, insultant leur propre dignité et ignorant leurs capacités mentales, ou bien pire : les utilisant uniquement pour mieux séduire et obtenir ce qu’elles veulent du mâle (une forme de négociation que j’appelle “The Shahrazad/Eve syndrome”, par opposition à la démarche Lilithienne de confrontation). Innombrables sont les femmes que je connais (et pas que libanaises ou arabes) qui sont convaincues (même si certaines ne l’avouent pas, mais cela n’a aucune importance : le dégât est de le penser) que les hommes sont “plus”, plus doués, plus intelligents, plus talentueux que les femmes ; et que les écrivains, artistes, penseurs ou médecins mâles sont plus brillants et plus fiables que leurs homologues féminins.

Dans un monde où vivre est pour la majorité synonyme de « jouer la comédie », et où l’espace public reste de domination masculine même lorsque les femmes l’occupent, il est temps que nous cessions de réclamer, demander, ruser, etc. et que nous saisissions ce qui nous est dû. Il est temps que nous réalisions que ce n’est qu’en possédant nos corps, nos vies, nos choix et nos voix que nous pouvons réellement commencer à exister.

Joumana Haddad est écrivain, journaliste et activiste politique libanaise. Cette rentrée elle publie chez Actes Sud son dernier roman “Reines de sang”.