W.I.K.I. (What. I. Know. Is.), par Joshua Cohen

W.I.K.I.
What. I. Know. Is. ¹

C.Q.J.S.
Ce. Que. Je. Sais.

Ce Que Je Sais : J’aimerais aborder la question du savoir dans le roman.

Ce Que Je Sais : Aborder la question du savoir dans le roman, c’est aussi aborder la question du savoir en dehors du roman.

Ce Que Je Sais : C’est une chose inévitable, d’aller dehors.

Ce Que Je Sais : Changement de temps.

Ce Que Je Sais : Un « wiki » est un site collaboratif créé par ses utilisateurs.

Ce Que Je Sais : Je l’ai appris sur internet.

Ce Que Je Sais : Alors que la recherche de la définition du mot « wiki » a seulement pris cinquante-quatre centièmes de seconde, la lecture des résultats de la recherche m’a pris plus de temps (elle a pris tellement plus de temps qu’elle est toujours en cours).

Il y a une leçon à en tirer.

Aujourd’hui plus que jamais, nous devons insister sur la différence entre être capable de savoir quelque chose et savoir vraiment quelque chose.

On peut calculer cette différence en unité de temps.

Mais pas uniquement de temps. Et on n’est pas obligé de calculer cette différence.

Ce Que Je Sais : Un jour, au printemps 2007, un ami qui voyageait en Allemagne m’a rendu visite à Berlin et après, a fait un pèlerinage — comme il est d’usage pour les Américains, pour les Juifs et, j’en suis sûr, pour beaucoup d’autres catégories de personnes — sur le site de l’ancien camp de concentration de Buchenwald, près de Weimar. Dans une lettre à propos de cette expérience, écrite une fois rentré aux États-Unis, il me disait qu’il avait trouvé les expositions à Buchenwald « d’une précision méticuleuse et de bon goût ».

Ce Que Je Sais : Environ dix ans plus tard, étant moi-même de retour aux États-Unis, je galérais, incapable de dormir, pour écrire une nécrologie du Prix Nobel Imre Kertész, qui écrivait en hongrois, résidait en Allemagne et avait survécu au camp de Buchenwald. Au cours de mes recherches, j’ai fait un pèlerinage — comme il est d’usage pour les journalistes soumis à la pression de la « deadline » — sur le site wiki de Buchenwald qui, pour décrire la rénovation du camp après-guerre en mémorial et musée, parlait « d’une précision méticuleuse et de bon goût ». En d’autres termes, le site wiki de Buchenwald — d’après la contribution d’un utilisateur s’appelant Redactosaurus — décrivait Buchenwald avec exactement les mêmes mots que mon ami.

Ce Que Je Sais : Il y a seulement quatre conclusions à en tirer : 1) soit mon ami avait lu le wiki et avait inconsciemment plagié sa description, soit 2) mon ami avait lu le wiki et avait consciemment plagié sa description, soit 3) mon ami avait écrit le wiki, sous le nom d’utilisateur de Redactosaurus, et donc ne faisait que se plagier lui-même ou — dernière conclusion — 4) vu l’écart de dix ans entre ces citations identiques, tout ceci n’était qu’une très étrange coïncidence.

Ce Que Je Sais : « D’une précision méticuleuse et de bon goût ».

Ce Que Je Sais : Étrange.

Je ne sais jamais à qui faire confiance.

Et je ne peux m’empêcher de me demander si vous, vous faites confiance à tout ce que je viens de vous dire.
Ce Que Je Sais : J’éprouve maintenant la même méfiance pour les informations que celle que j’éprouvais auparavant pour les romans.

Ce Que Je Sais : La technologie a accentué le caractère « indigne de confiance » de ces deux catégories.

Tous les livres aujourd’hui sont numérisés — tout du moins, tous les livres écrits aujourd’hui sont numérisés, y compris et surtout les romans. Ils se retrouvent balancés dans les matrices au milieu de tous les autres contenus. « Un texte en prose est un texte en prose est un texte en prose », comme Gertrude Stein l’a peut-être, ou peut-être pas, écrit, selon le site que vous avez consulté.

Les chercheurs contemporains peuvent donc, d’un simple clic, vous dire quel Allemand, ou Hongrois, ou survivant de l’Holocauste, ou auteur de littérature « jeunes adultes » emploie le plus d’adjectifs ou d’adverbes, par phrase, par paragraphe, en moyenne, ou quand telle tournure de phrase avait une importance, ou pas, dans les textes en prose anglo-américains (écrits par des femmes de couleur, dont les premières éditions se sont vendues à plus de 10 000 exemplaires). L’analyse, surtout des romans, devient, ou est déjà devenue, l’analyse de données. Tous les romans de Dickens ont été passés au crible de l’exploration des données. Chaque personnage que Dickens a décrit comme ayant un nez très court, ou un nez très long, ou un nez très tordu, a été « taggué ». La déconstruction — trahison inconsciente ou trahison par l’inconscient — se retrouve maintenant stockée sur des puces.

Cela dit, reste le fait que les romanciers ont accès aux mêmes outils que les universitaires et qu’ils peuvent agir de façon préventive pour se défendre. Les romanciers peuvent analyser leurs propres textes pour en éliminer les répétitions, les idées fixes, les manies --ils peuvent, nous pouvons oblitérer nos propres pensées subliminales dans l’espoir de déjouer les intentions de psychologisation des lecteurs, non pas en vue de leur plaisir, mais de profilage.

Cette double pratique — celle de l’universitaire ou du critique qui utilisent la technologie pour pénétrer le psychisme de l’écrivain et celle de l’écrivain qui utilise la même technologie pour contrecarrer cette pénétration — aboutit à une curieuse double contrainte : qui, ici, exerce la censure ?

Alors que je sais que tous mes mots pourront peut-être un jour ne pas être lus dans leur continuité, ou même ne pas être lus du tout, mais être seulement traités comme une tranche étymologique, syntaxique et grammaticale, destinée à être analysée et monétisée par des algorithmes de recherche, la réponse honorable ne serait-elle pas d’essayer de saboter ce système et d’écrire contre ses paramètres, c’est-à-dire de plagier ou de ne pas écrire du tout ?

¹ https://fr.wikipedia.org/wiki/Wiki#cite_ref-7 :
« Le journal The Economist fait remarquer que le mot wiki peut être lu comme l'acronyme de « What I Know Is » (littéralement : « ce que je sais est » ou « voici ce que je sais »)⁷. »

Joshua Cohen
Traduit de l’anglais par Annie-France Mistral