La littérature est une affaire de francs-tireurs et non celle du président des États-Unis, par Jón Kalman Stefánsson

La littérature est une affaire de francs-tireurs et non celle du président des États-Unis

On me demande souvent si je considère la littérature comme réellement importante.

N’ayant pas vécu toute mon enfance entouré de livres, je n’ai commencé à lire ce qu’on appelle les grandes œuvres littéraires qu’à partir d’environ vingt ans. Mais je n’oublierai jamais la joie et le bonheur que j’ai ressentis en me plongeant dans l’océan infini des lettres. Le souvenir de cette joie, de ce bonheur, me revient à l’esprit chaque fois qu’on m’interroge sur le sujet, ou quand je lis des articles qui contestent sérieusement l’influence de la littérature sur la vie et la société ou qui affirment qu’elle n’a d’autre rôle que décoratif et que son unique raison d’être est de divertir le bourgeois. Je crois que tous ceux qui ont un jour été transportés par une œuvre littéraire, une forme de transport et de ravissement qu’ils abritent d’ailleurs quelque part en eux-mêmes, ne sauraient mettre en doute l’influence que la littérature peut exercer sur nos vies – et, par conséquent, transformer nos existences. Il me semble que ceux qui le contestent ne comprennent pas la puissance la littérature, qu’ils l’ont oubliée, ou qu’ils n’ont plus foi en elle. Mais la littérature et sa force demeurent inchangées même lorsque vous cessez d’y croire. La seule chose qui change, c’est vous. Et c’est vous qui êtes perdants.

Toutefois, bien que la littérature ait le pouvoir de transformer le monde, elle le fait presque toujours à petits pas, par très petites touches. Son empreinte n’est pas précisément mesurable sur les échelles habituelles, et il est impossible de l’exprimer sous forme de diagramme en colonnes. Mais chaque fois qu’une œuvre littéraire agit profondément sur un lecteur, qu’elle remue ses pensées, ses sentiments, ses souvenirs, elle exerce une influence. Or le mot influence est en général synonyme de changement, de transformation.

En revanche, la littérature ne se présente jamais aux élections, qu’elles soient nationales ou européennes. La littérature ne saurait briguer le poste de président des États-Unis ou de la Fédération de Russie. La littérature n’occupera jamais le siège du directeur de la Banque centrale, elle ne sera jamais élue président directeur général d’une multinationale ni secrétaire général du Parti communiste chinois.

La littérature ne fondera jamais de partis politiques, elle ne s’allie pas non plus aux courants politiques ou religieux. Voilà pourquoi elle n’a pas le pouvoir de donner des ordres, de transformer les lois ou d’organiser des conférences sur le climat. La littérature est au contraire un éternel franc-tireur qui n’est fidèle qu’à la vie et à lui-même. Nul ne saurait la commander, personne ne peut la pourchasser – et personne ne peut l’enchaîner ni la libérer.

Les écrivains sont parfois vaniteux, arrogants, présomptueux, ambitieux, pas spécialement honnêtes, aussi fades qu’une Heineken, et d’un abord aussi intéressant qu’un plat de pâtes trop cuites. Mais ce n’est pas grave. Parce qu’en fin de compte, les écrivains n’ont aucune importance. Ils arrivent puis repartent. La bonne littérature arrive, mais jamais ne repart. Je suis en ce moment-même dans un chalet d’été à l’ouest de l’Islande et, tandis que les giboulées sombres de grêle frappent à grand bruit les fenêtres, je lis les poèmes de Luis Borges et de Hölderlin. Au fil des ans, ces deux poètes ont marqué la manière dont je pense, la manière dont je ressens les choses. Ils ont depuis longtemps disparu de la surface du globe, ils ne sont plus que des ossements vermoulus reposant sous la terre, mais leurs mots, et même ceux qui sont sombres, continuent de vivre et me communiquent pour je ne sais quelle raison le désir d’aimer la vie encore plus ardemment. Les poèmes de Hölderlin ne traitent jamais de politique, ils sont trop vastes pour ça. Sans doute parlent-ils avant tout de la difficulté d’être, de la recherche et du désir de bonheur de tout être humain. Ils abritent en leur cœur comme une ode à la vie et c’est pourquoi le lecteur de Hölderlin frissonne d’horreur en voyant Giuseppe Conte et Donald Trump se donner l’accolade. Borges nous rappelle qu’il ne faut pas haïr son ennemi, car la haine fera simplement de nous son esclave. Et le poète aveugle comprend l’Homme bien mieux que ne le font les religions – il écrit : « Rendre service à votre ennemi n’est nullement irréalisable, cela peut même recéler une forme de justice ; mais l’aimer est du seul ressort des anges, et non de celui des hommes. »

La littérature, dit encore Borges, a le pouvoir de créer l’enfer. Il a tout à fait raison, c’est pourquoi l’être humain apparaît tout entier dans les œuvres de fiction. Elle exprime ce que nous possédons de plus beau et de plus précieux. Les hommes politiques sont utiles pour assurer la cohésion de la société, les scientifiques pour améliorer le confort de vie, les pasteurs et les prêtres peuvent apporter de la consolation grâce à des légendes et mythes immémoriaux alors que le rôle de la littérature est de mettre en doute les propos et les actes des politiques, des scientifiques et des religieux. De lever le voile sur les illusions. Elle a pour rôle de nous emplir de colère et de peur quand nous voyons Trump serrer Conte dans ses bras ou Marine Le Pen faire l’éloge de Viktor Orban. La littérature est la mauvaise conscience, le frisson de plaisir, le sourire, le poignard, le rictus et la consolation. Alliés à l’amour de la vie.

Jón Kalman Stefánsson
Traduit de l'islandais par Eric Boury