Se retourner sur son passé, par Itamar Orlev

Se retourner sur son passé

Tout au long du chemin tortueux que parcourt l’être humain de sa naissance à sa mort, les souvenirs s’accumulent, s’oublient, se reformulent. Le passé ne cesse de le poursuivre, de le serrer de près jusqu’au moment où il parvient à le rattraper – alors il l’engloutit et l’homme devient lui-même passé.

« Dis-lui que je me souviens uniquement des belles choses ! » lance, en dernière minute, Eva à son fils (le héros de Voyou), au moment où celui-ci s’apprête à s’envoler pour retrouver son père, l’homme qui a tant pourri la vie des siens que sa femme a été obligée, pour le fuir, d’immigrer avec leurs enfants en Israël. Et pourtant, à cet instant, elle choisit de ne retenir que le bon – c’est du moins ce qu’elle prétend dans ce roman où les souvenirs constituent le pilier auquel se raccrochent la plupart des personnages. Par leur biais, tous cherchent à définir, justifier, valoriser ou trouver des excuses à celui qu’ils étaient et celui qu’ils sont devenus. À l’instar de mes protagonistes, nombreux sont les gens qui utilisent les souvenirs pour se construire la biographie qui leur permettra de se supporter plus facilement.

L’identité de l’être humain est composée en grande partie de ses souvenirs ainsi que de la manière dont il choisit de les garder en mémoire et de les raconter – une manière qui varie en fonction des stades de sa vie et des circonstances. Lorsque nous choisissons de raconter – à nous-même ou aux autres – un événement de notre passé, nous le reformulons à chaque fois. L’adaptation subjective que le fait réel a subie pour se transformer en souvenir est revue de manière significative à chaque nouvelle narration. Pourtant, les récits fondés sur des souvenirs, drapés dans une sorte d’aura d’authenticité, sont considérés comme véridiques, et peu importe si, afin de séduire lectorat ou auditoire, ils nous sont arrivés très éloignés de leur réalité. Mes enfants, par exemple, préfèrent qu’on leur raconte des anecdotes du passé plutôt que des histoires. Est-ce parce que, eux aussi, y trouvent un charme qui les rend plus concrets, plus faciles d’accès ?

Les souvenirs mettent en lumière la palette des expériences qui constituent une vie humaine – à la fois traumatismes et sujets de nostalgie, réconforts vers lesquels l’on se tourne et terreurs que l’on fuit. Si bien que la manière choisie ou contrainte avec laquelle l’homme regarde en arrière détermine pour beaucoup son comportement présent – et ce sans compter les choses qui ont été oubliées par choix ou par contrainte.

Parfois, il me semble que l’âme humaine est le théâtre d’une lutte de pouvoir entre celui qui se souvient et ses propres souvenirs. Entre ce que nous acceptons de graver dans notre mémoire et ce qui ressurgit sans y avoir été convié – d’une part les souvenirs remodelables et remodelés afin de nous protéger de notre passé, d’autre part les souvenirs post-traumatiques qui échappent à notre contrôle.

Je pense à mon père, par exemple : enfant, il a réussi à survivre à la Shoah, puis il est devenu écrivain. Eh bien, il n’est capable de raconter ses souvenirs qu’à travers le regard du petit garçon qu’il était pendant la guerre. Les récits qu’il nous a faits de cette période sont restés des récits d’aventures et il les accompagne toujours de réflexions naïves, pleines de curiosité, parfois même amusées, qui décrivent simplement la réalité, même si elle est insupportable. Les enfants prennent les choses telles qu’elles sont. Par là, ils sont protégés de la perception stratifiée, chargée d’émotions, qui fragilise l’adulte. Cet état de fait, mon père le décrit comme quelqu’un qui marcherait sur une fine couche de glace recouvrant un lac gelé. Il sait que s’il essayait d’examiner en adulte ce qu’il a vécu pendant la Seconde Guerre mondiale, le sol sous ses pieds se fissurerait, finirait par céder, et il sombrerait dans les abysses. Il a eu 90 ans cette année, et jusqu’à ce jour, l’enfant qu’il était veille sur lui et le protège de son passé.

Je vis à Berlin depuis presque quatre ans maintenant. Comme Jérusalem, où je suis né et où j’ai grandi, on sent dans cette ville (certes différemment qu’à Jérusalem) le passé fourmiller, bouillonner sous les pavés. Lors de mon premier séjour, il y a de cela plus de dix ans, j’étais dans le métro et je me suis surpris à observer l’homme âgé qui était assis en face de moi. De grande taille, il avait un visage aux traits aryens et un regard triste. Il devait avoir dans les quatre-vingts ans, plus ou moins l’âge de mon père à ce moment-là, si bien que pendant la guerre, il était, lui aussi, un enfant. Pour la première fois, j’ai alors pensé au « silence » des victimes allemandes de ces années-là, à ceux qui ne sont pas coupables de ce qui s’est passé mais qui, pourtant, portent en eux des souvenirs dont ils n’ont jamais osé et n’osent toujours pas parler et dont, bien sûr, ils ne peuvent pas se plaindre puisqu’ils étaient du mauvais côté. Les Alliées ont détruit de nombreuses villes allemandes en les bombardant intensivement. Ils ont tué des centaines de milliers de civils ; les soldats de l’armée Rouge ont violé des millions de femmes et de jeunes filles allemandes ; des millions de soldats qui, eux aussi, étaient des pères de famille et des frères, ont été tués, gravement blessés ou faits prisonniers sur le champ de bataille. Or ce monsieur n’était qu’un enfant, c’est-à-dire une victime, lui aussi, mais une victime qui n’est pas reconnu comme telle, ni par lui-même, ni par son entourage.

Comment un homme vit-il avec une enfance ainsi entachée ? Comment essayer de surmonter ce traumatisme si l’on s’interdit de s’en préoccuper et si, en plus, on en a peut-être honte ? Si l’on a conscience de ne pas avoir le droit moral de le définir comme tel ? Avec des souvenirs que l’on n’est, en fait, pas censé avoir gardés clairement en mémoire, des souvenirs qu’il vaut mieux passer sous silence en essayant de faire avec ?

À la différence des héros de Voyou, qui reviennent sur leur passé, le raconte, l’ausculte, le reformule, les héros du roman que je suis en train d’écrire en ce moment se taisent. Ils tentent de fuir leurs souvenirs, de les estomper, d’oublier. Ils cherchent à effacer le traumatisme, à ne pas regarder en arrière. Mais surtout, ils se taisent. Ne parlent pas de ce qu’ils ont vécu, ni avec eux-mêmes ni avec les autres. Mais les souvenirs, y compris ceux qu’on a refoulés, se débrouillent toujours pour resurgir, et, plus vivants que jamais, ils reviennent défier les lèvres closes. Du combat entre le besoin incontrôlable de se rappeler et la volonté d’oublier résulte le silence sur lequel j’essaie à présent d’écrire.

Je pense aussi qu’écrire oblige à regarder en arrière, à s’interroger sur ses propres souvenirs ou sur ceux des autres, même quand le récit est totalement imaginaire. Cependant, dès que l’on aborde la biographie ou l’autobiographie, se met en branle une forme de négociation entre les souvenirs et l’histoire que l’écrivain veut écrire. En effet, les bons souvenirs – au sens narratif du terme – ont une nette propension à vouloir se servir de l’écrivain pour être présentés tels qu’ils sont, alors que c’est, au contraire, l’écrivain qui doit se servir d’eux selon les besoins de ce qu’il a décidé de raconter. Parfois, ce n’est qu’au terme d’un processus compliqué qu’il arrive à les arracher à leur réalité pour les utiliser comme bon lui semble.

À ce propos, il paraît, d’après ma femme, que j’ai une fâcheuse tendance à faire de même dans ma vie de tous les jours, aussi bien avec mes propres souvenirs qu’avec ceux des autres. Étant donné qu’elle a une excellente mémoire, je ne vois pas comment je pourrais la contredire.

Itamar Orlev
Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz