L'art du détail, par Grégoire Bouillier

L’art du détail

Disons-le : je n’ai jamais envisagé écrire quoi que ce soit sur « l’art du détail », comme me le demande par mail la Villa Gilet, en prévision de la table-ronde qu’elle a organisée sur ce thème et à laquelle elle m’a convié, je ne sais trop pourquoi. J’ai d’abord cru à une erreur. Mais non. Et il est trop tard à présent : j’ai dit oui à cette table ronde et il me faut, je cite, « m’interroger sur le rôle que j’accorde aux détails par le fil de la narration ». Argh. Je ne me suis jamais interrogé sur le rôle que j’accorde aux détails par le fil de la narration (sic). J’ai plutôt le sentiment que ce sont certains détails qui, au détour de la vie, m’interrogent et m’assignent littérairement.

Mais je ne vais pas m’en tirer aussi facilement. Je vois bien qu’il faut que je trouve quelque chose de plus consistant à dire sur « l’art du détail ». Pfffff. J’écris « pfffff » pour gagner du temps. Pour reculer le moment où il va falloir que je trouve une idée et – bon, je ne vais tout de même parler de l’art du « détail » chez Jean-Marie le Pen. Ni de France Gall, pour qui jouer du piano debout est peut-être un détail pour les autres mais pas pour elle. Et rien de folichon du côté des anagrammes, sinon que le détail dilate ladite. Non, je n’ai rien à dire de spécial ou de pertinent sur « l’art du détail ». Rien que Daniel Arasse n’a déjà magnifiquement écrit et c’est lui qu’il fallait inviter, même s’il est mort (hélas). C’est son livre, intitulé Le détail – Pour une histoire rapprochée de la peinture (1992) qu’il faut lire et relire car il est éblouissant. Il est LE livre sur « l’art du détail ». Un plaidoyer en faveur du « voir par ses yeux ».

Daniel Arasse a raconté que sa passion pour les détails lui vint lorsque, jeune historien d’art, il se mit à photographier des œuvres et, à Bruges, devant la Châsse de Sainte-Ursule, son objectif capta sur la joue de la sainte une larme que personne ne pouvait voir s’il ne zoomait ou s’approchait de l’œuvre à quelques centimètres. Larme quasi invisible, dont nul n’avait jamais parlé, qui modifiait soudain le sens du tableau, ouvrait sur des interprétations inédites. À lui seul, un minuscule détail peut changer le regard. Il peut menacer l’ordre établi. Il peut même rendre fou, tel Pierre Clémenti découvrant sur la peau de Catherine Deneuve une minuscule tâche de naissance, preuve horrifique de la nature mortelle de « Belle de Jour ». Tout détail fait surgir quelque chose d’imprévu, d’ob-scène, qui raconte soudain une autre histoire que la version officielle, brise la glace. Voici que le réel fait effraction dans la fiction qui se fait passer pour lui. Saint-Just l’avait bien compris, pour qui « un patriote soutient la République en masse ; et quiconque la combat en détail est un traitre ». Parce qu’ils sont infimes, les détails sont une métaphore de l’individu versus la masse. Ils sont des grains de sable dans le carburateur bien huilé du monde. Les scientifiques comptent d’ailleurs là-dessus : ce qu’ils espèrent, ce sont de minuscules anomalies qui, ne cadrant pas avec la théorie, les confrontent soudain à leur ignorance, au risque de ruiner des connaissances chèrement acquises. Mais le savoir n’est pas un pouvoir : il est un chemin qui ne cesse de se perdre en cours de route – preuve qu’il existe une route. Et tout détail est un petit caillou qui trace cette route.

L’art du détail est, indéniablement, celui d’ouvrir l’œil. C’est une « école du regard ». C’est-à-dire que c’est l’art de dépasser la légende, dans tous les sens du terme. Car nous n’y échappons pas : nous voyons un tableau accroché au mur et, confronté à l’opacité du visible (on ne sait jamais ce qu’on voit exactement ni ce qu’il y a véritablement à voir), nous nous dépêchons de lire le carton qui indique le nom du peintre, le titre du tableau, la date, etc. Et c’est miraculeux : voici que nous savons maintenant ce que nous regardons (un Van Gogh, par exemple). Ouf. Quel soulagement ! Tout s’éclaire ! À ceci près que ce que nous voyons à présent, ce n’est plus le tableau mais les informations que nous possédons sur lui. Au voir, nous avons substitué le savoir et, abracadabra, nous pensons avoir soudain ouvert les yeux ; alors que c’est précisément à cet instant que nous les fermons.

Voilà qui dit notre difficulté à saisir ce qui est : un tableau, mais aussi une personne, la réalité, etc. Nous ne voulons pas voir car nous voulons des certitudes. Notre peur de l’inconnu l’exige. Toujours nous préférons voir ce que nous pensons plutôt que penser ce que nous voyons. Il n’y a que l’art du détail pour lutter contre cette cécité volontaire qui, en plus, se croit voyante. Et la littérature pour en rendre compte.

À la fin du Dossier M, je parle du grand panneau qui, à Charleroi, dissimule la façade de la maison de Dutroux, là où furent séquestrées, violées et assassinées des petites filles. Installé par la municipalité, ce panneau représente un petit garçon jouant tout sourire au cerf-volant sur fond de plage et de grand ciel bleu. C’est, à l’évidence, une image du bonheur. Une radieuse publicité pour l’enfance heureuse, là où elle fut martyrisée. Un antidote. Sauf que lorsqu’on y regarde de près, on s’aperçoit que le petit garçon est représenté les bras en croix et les pieds joints. Il s’agit d’une crucifixion – mais sans la croix. Autrement dit, ce panneau ne plaide pas pour les joies de l’enfance, non, il expose le martyr d’un enfant sous des dehors idylliques. Il fait, de façon subliminale, l’apologie de la mort d’un enfant, à l’endroit même où des enfants furent assassinés. Mais sans le dire. En prétendant tout le contraire ! Ici, le détail qui tue, c’est d’avoir escamoté la croix. Car certains détails tuent.

Pour s’apercevoir de la supercherie, il faut regarder le panneau pour ce qu’il montre et non pour ce qu’il prétend montrer. Lorsqu’on arrive sur les lieux, on sait que l’on se trouve devant la maison du « boucher de Charleroi », on a plein d’informations en tête et, devant l’enfant au cerf-volant, ce sont elles que nous vérifions et non lui que nous regardons. Nous admettons que ce panneau fait l’éloge de l’enfance parce que nous intégrons d’emblée le texte qu’il place dans l’œil du spectateur. Alors que si on s’en tient au panneau lui-même, on découvre qu’il exprime tout à fait autre chose. Et cette découverte ne peut avoir lieu que si on « entre dans les détails », en évacuant le discours qui, hors champ, met un bandeau sur les yeux.

Fondamentalement, l’art du détail est l’art de prendre les apparences au sérieux pour leur faire cracher le morceau. Si la vérité se cache quelque part, c’est toujours dans les détails. Ce n’est pas Pierre Bayard qui me contredira, lui qui scrute si bien les récits d’Agatha Christie qu’il découvre que le coupable n’est pas celui que désigne à la fin Hercule Poirot. Au vu des éléments du récit – et d’eux seuls ! – l’assassin est un autre. Un innocent a été emprisonné. Il aurait aussi fallu inviter Pierre Bayard à la table ronde. Ainsi que l’inspecteur Columbo, lui qui, expert en « petits trucs qui le chiffonnent », disait qu’« il suffit d’un détail pour faire éclater la vérité. » Tout l’art du détail tient dans cette phrase. En bout de chaîne, il est un art policier. Je l’ai, paradoxalement, compris le jour (c’était une nuit) où j’ai envisagé commettre un crime. Pour mettre mon plan à exécution et ne pas me faire pincer, il fallait que je pense au moindre petit détail pouvant survenir et susceptible de m’envoyer en prison. Il fallait que je pense à tout. Tel est le secret du détail : il renvoie à l’universel. Surtout, j’ai découvert cette nuit-là que les criminels ont, par anticipation, le plus grand souci des détails. Parce qu’ils en savent le prix, ce dont se fiche l’honnête homme, qui n’en a pas l’usage et, dès lors, se contente des généralités. Tout détail, finalement, est une espèce de « scène de crime ». Ill est le lieu de la loi et de sa transgression. En quoi l’art du détail s’apparente à l’art littéraire. Car celui-ci exige pareillement imagination et précision, jusqu’à l’obsession, s’il veut réussir son coup. L’écrivain joue avec son lecteur comme au voleur et aux gendarmes ; et c’est au soin extrême qu’il porte aux détails que se reconnaît la belle impureté de ses intentions. Je sais de quoi je parle.