Suis-je vraiment une femme quand j'écris ?, par Fabienne Jacob

Suis-je vraiment une femme quand j’écris ?

Il va de soi pour tout le monde –public, journalistes, lecteurs- que j‘écris sur les femmes. Pour tout le monde, sauf pour moi. La femme n’est pas mon sujet. Mon sujet est le corps. Le corps féminin, soit. À vrai dire, c’est le seul que je connaisse du dedans. Ce n’est pas tout : quand j’écris, je ne suis pas sûre d’être une femme. Mon identité sexuelle, sociale, peut-être même intime, n’est pas mon identité d’écrivain. Quand j’écris, je ne suis pas assignée à un sexe. Plutôt à un corps, le mien, qui se trouve être un corps de femme. J’écris d’un lieu familier, d’un lieu que je connais mieux que quiconque, mon corps et les expériences qui ont l’ont traversé, tanné, troublé. J’écris d’un tout petit territoire, le mien, coincé près d’une frontière, la matrice d’où je suis sortie, d’où est sortie mon écriture. D’ailleurs ma langue maternelle est aussi une langue de la frontière, le francique, un très vieil allemand qui date de Charlemagne. Quand je parle de ce petit territoire, j’espère parler du monde entier. Il n’est de littérature qu’universelle. Quand Faulkner évoque « les ploucs et les nègres » de son vieux Sud, il parle du monde entier. Sinon ce serait un tout petit romancier qui parlerait d’un tout petit territoire.

Mes livres sont peuplés de femmes, soit. Des femmes que je connais ou que j’invente. « Tout ce que j’invente est vrai » disait Flaubert. Des femmes jeunes qui marchent dans les rues des villes, la queue de cheval dressée, une offrande au ciel d’un printemps bondissant, des femmes vieilles, qui en ont vu, entendu, senti, des femmes seules comme des perles, fermées comme des coffres, des femmes à qui il manque quelque chose, les plus romanesques, -j’avance l’hypothèse que toute littérature part d’un manque-, des femmes plaquées, désirantes, des femmes de boucher, des papetières, des esthéticiennes qui parlent de femmes qui ont des corps qu’elles n’aiment pas.
Alors, si je ne suis pas une femme, qui suis-je quand j’écris ? Je veux bien être une femme, mais alors une très vieille, une archaïque, une femme des grottes, des origines. À tout prendre, je me verrais plutôt comme une anguille immémoriale. Quand j’écris, je descends dans un endroit sombre de mon être, un lieu noir, opaque, un trou, un lieu où je n’ai pas envie d’aller. Je suis une petite fille en short qui se frotte contre un abreuvoir en métal brûlant, la lente dilatation du plaisir dans les veines, elle observe les passants, les rares passants, elle leur gobe le corps, unique viatique des longs étés continentaux. Des femmes et encore des femmes, des fermières, leurs bras comme du beurre, des terriennes, campées, des femmes qui soulèvent leurs bras et en dessous, à l’aisselle blanche, on leur voit une broussaille sèche de poils noirs, l’érotisme est toujours un surgissement. Les corps de l’enfance me sont entrés dans la chair, au plus profond, nichés dans le rose et le noir, le tiède et l’humide. Pour les exhumer, j’ai pour seul recours l’écriture.

Pourquoi je m’intéresse tant au corps ? Parce que je n’ai que lui pour être au monde, parce que le monde m’entre par là. Par les yeux, par la peau. Je ne suis pas la seule, tout l’art chrétien s’intéresse au corps, tout l’art en général. Le corps est la preuve la plus visible de notre condition de mortel. Dire que le corps est le sujet revient à dire que la mort est le sujet. La mort est le sujet de tout art, j’avance cette hypothèse. Dans Corps j’ai pu écrire cela : « Le corps est la dernière chose qui nous reste. Le corps est la première et la dernière chose, de la naissance à la mort, on a le même. Il change pas, quoi qu’on en dise. Ne croyez pas ceux qui disent le corps change. Il change pas. C’est le nôtre malgré les années, malgré ce qu’il a vu, subi, même si c’est un autre, c’est malgré tout le même de la naissance à la mort ». C’est de ce corps-là que j’écris, de ce corps qui ne change pas, de la naissance à la mort, le même. Ce corps d’où j’écris, on peut aussi l’appeler Littérature ou Temps. De même que le corps intérieur est le seul qui ne change pas, le temps intérieur est le seul qui ne passe pas.

Langue et corps sont pour moi indissociables. Ma langue vient du corps. Quand j’écris, je me coupe la tête. Ma phrase, sa crudité, son rythme, sa densité, je veux qu’elle colle à la sensation, qu’elle soit la sensation, telle qu’elle s’est fichée dans mon corps, ce que ça a fait à la plante de mes pieds, à la paume de mes mains, ce que ça a fait à la respiration, à la sueur. Tant que ma phrase n’est pas ça, je ne lâche pas. Quand j’écris je redeviens une très vieille anguille, je descends dans les nasses primitives. Là est mon gisement, le gisement de mon écriture, le stock de l’éternité.

Fabienne Jacob