Où appuyer, par Emmanuelle Pagano

Où appuyer

Ces détails passeraient inaperçus, si je n'avais pas cette curiosité quasi-maladive et ce regard de côté. Ce sont des détails dans mon quotidien, des petites choses qui m'alertent et ouvrent un passage vers l'écriture. Ils sont sans intérêt pour mes proches, mes voisins, ils se fondent dans le décor, dans la vie de tous les jours : l'écriture est déclenchée par un mécanisme secret, insoupçonnable, totalement silencieux, comme ces portes de pièces cachées qui s'ouvrent sans poignées, sans serrures, puisant leur force dans l'invisibilité. Il faut connaître l'endroit où appuyer, très légèrement, et voilà qu'elles s'écartent, dévoilent une partie clandestine de la maison.

Ces détails, ces « endroits où appuyer » peuvent être des paroles, des regards, des objets, n'importe quoi. Ils poussent la porte de l'écriture. Ils donnent des romans entiers, parfois des nouvelles, parfois juste des possibilités de récits : ils attendent alors, tapis dans mon carnet ou dans mes fichiers numériques, que j'appuie sur eux, pour que s'ouvre le livre.

Lorsque l'homme que j'ai pris en stop, et qui depuis des heures me raconte sa vie, soudain sourit à une de mes questions, victorieux : il a compris que sa mère n'était pas sa mère en regardant attentivement un tableau de Caillebotte.

L'emballage papier de viennoiseries recouvert d'un dessin imitant une écriture illisible, et marqué par l'empreinte poussiéreuse des pas des passants, marchant sans savoir qu'ils souillent les brouillons d'un clochard, cet homme assis devant la boulangerie et faisant, tous les jours, semblant d'écrire.

La femme du gendarme criant depuis sa fenêtre, à propos de son petit-fils lourdement handicapé, incapable à vie de parler, ou même de s'asseoir, de manger : « Il a une dent !»

Le petit poème, haïku égaré dans la marge d'un cahier de classe : « Je mets mes pas dans les traces de mon frère jusqu'à l'arrêt de la navette ».

Dans un vieil album photo de famille, des photos amateurs, légendées : « 1er septembre 1921, 1H de l'après-midi, deux des bandits agresseurs de Papa-Percepteur. Marchette, recherché déjà pour plusieurs vols ; celui-ci non identifié et se disant Espagnol ».

Un panneau de bois dans une petite gare, vissé sur des montants métalliques scellés au quai, sur lequel on peut lire, écrit proprement au pochoir : « Tuez moi ».

Dans un magazine télévisé sur la santé, des explications détaillées pour retirer une bête coincée dans une oreille.

Un transfert dans le dos d'un tee-shirt s'effritant avec le temps et les frottements : le jeune homme qui le porte perd déjà ses mots.

Un homme qui, au lieu de crier, chantonne quand il s'énerve contre sa compagne.

Au sous-sol d'un magasin de robes de mariée, les robes reléguées des mariages annulés au dernier moment.

Un vieil homme remplissant d'huile d'olive chaque figue cueillie, bien mûre et moelleuse, par le petit trou de son attache, cicatrice ouverte à l'endroit de la queue ôtée.

Le vent qui fait chanter le support métallique vidé de ses informations touristiques : une ancienne table d'orientation qui n'oriente plus, mais porte magnifiquement la voix du vent.

Deux jeunes filles, assises par terre très près l'une de l'autre, écoutant une conférence un peu informelle. L'une a les jambes allongées devant elle, elle se tient en appui sur les mains, le dos légèrement penché en arrière. L'autre est assise jambes à moitié repliées sous ses bras (qui encerclent les genoux). De l'index, elle caresse machinalement les bandes de décoration (Adidas) des baskets de sa copine, elle caresse aussi entre les bandes, méticuleusement, et puis elle continue tout le long de la chaussure.

Sur un panneau d'affichage dans le hall d'un hôtel bon marché, des petits papiers rouges de type Post It avec les prénoms des membres du personnel et leurs emplois (femme de chambre, barman, réceptionniste), suivis de « j’aime » : une femme de chambre, prénommée Séverine, aime l’astronomie, les têtes de mort, Trust et Thiéfaine (qu’elle écrit « Tiéfaine »)

Emmanuelle Pagano