Instructions pour survivre au naufrage, par Davide Enia

Instructions pour survivre au naufrage
Davide Enia

Quand une personne affronte la traversée, il y en a une autre à terre qui lève l’ancre, et prend le risque de se noyer avec lui pour tenter de le sauver. La tragédie de la mer n’est pas seulement celle des naufragés mais aussi de celui dont le travail est de ramener chaque jour à zéro le nombre des morts en mer.
Naufragés et secouristes sont doublement reliés. Pour chaque mort par noyade, une part du sauveteur s’enfonce dans les abîmes.
Voici les instructions pour survivre au naufrage.

Pour affronter le large, tu t’entraîneras sur la terre ferme.

Tu habitueras ton corps, tes poumons, ton esprit à la religion de l’entraînement.

Ta doctrine sera d’effectuer chaque jour une flexion de plus, une traction de plus, des abdominaux en plus.

Tu rencontreras sur le trajet des gens qui gardent la même position depuis des heures, peut-être des jours. Leurs muscles seront atrophiés. Quand ils tomberont en mer, ils couleront à pic.

Deux bras bien entraînés sauvent plus de vies, y compris la tienne.

Tu n’obéiras qu’à un seul commandement : rentrer, indemne, toujours.

Tu renforceras quotidiennement ta dévotion à la survie.

Tu laisseras à terre les souvenirs, les pensées, tout ce qui pourrait t’affaiblir.

Tu apprendras que tous, sans exclusion, ont le mal de mer.

Tu vomiras beaucoup et de plus en plus souvent.

Tu vomiras tout mais tu retiendras ton âme avec les dents.

Tu découvriras qu’au-delà de l’horizon la réalité est sale, confuse, éternellement balancée entre ombre et lumière. Pourtant, là, au milieu de ces épaves, tu te sentiras vibrer comme jamais. Il te sera révélé une vérité féroce : l’intensité des émotions vécues sur la frontière ne pourra jamais être égale à celle-ci, dans toute ta vie à venir. Tu comprendras dans ta propre chair ce que signifie vraiment l’amour obscur et terrible de la guerre.

Tu remettras ta vie entre les mains de tes compagnons, mais en même temps tu te fieras aveuglément à ton instinct. Au large, l’instinct, c’est Dieu. Si une impulsion te souffle de compter trois vagues avant d’intervenir, tu compteras et seulement alors te jetteras dans la tourmente.

Tu apprendras à repérer un corps qui flotte à des milles de distance, à distinguer le hurlement de celui qui se noie du cri des goélands et des mouettes, à le reconnaître, ce bruit, quand la tempête fait rage, et que les vagues frappent les flancs de ton bateau et les oiseaux affolés volent autour de vous en criant.

Quand tu trouveras la mer couverte de corps qui flottent, tu secourras d’abord celui qui bouge encore. Ses mouvements seront faibles : la rotation d’un poignet, un battement de paupière, un thorax qui se gonfle et se dégonfle.

Tu ne t’attarderas jamais sur la mort pour ne rien perdre des précieuses secondes qui permettront de sauver celui qui lutte contre la fatigue depuis des heures, et pour que le courant n’efface pas son existence.

Quand tu trouveras la mer couverte de fuel parce qu’une embarcation a chaviré, les corps te glisseront des mains, et comme tu te souviens que tu ne pourras pas les retenir, peu importe la force de ta prise.

Tu commenceras par récupérer ceux qui sont encore habillés.

Tu les tireras par la ceinture, par le pantalon, par les lacets des chaussures. Tu attraperas les corps nus par les cheveux ou les poils pubiens. S’ils s’arrachent, tu leur enfileras une main dans la gorge. Tu devras veiller à ne pas te faire couper les doigts. Ils te serviront tous pour achever ta mission.

Quand tu arriveras sur la position d’où l’appel au secours a été lancé, tu feras tout le possible pour qu’à bord ils gardent leur calme, et que le bateau ne se renverse pas.

Tu seras assailli par des doutes, des réflexions qui n’ont pas leur place en mer. Tu joueras aux dés avec tes nerfs. Ils tricheront, toujours. Tu devras constamment les garder sous contrôle.

À bord, vous échangerez vos noms avec ces gens. Vous vous passerez des informations, Vous établirez un contact. Confirmerez le fait d'être vivants au milieu des vagues.

Sur la terre ferme, tu devras trouver quelqu'un avec qui parler. Un proche, un ami, un inconnu, peu importe, de toute façon personne ne pourra jamais comprendre. Mais toi, tu devras entendre ta voix nommer les faits, les mettre en ordre, raconter la guerre et comment tu en es revenu vivant.

Ensuite, tu rentreras chez toi. Tu ôteras ton armure. Tu te laveras.

Tu ouvriras l’écrin de tes pensées les meilleures. Tu les aiguiseras, une à une. Tu les serreras contre toi, et tu te laisseras aller au repos.

L’aube annoncera un nouveau naufrage.

Tu lutteras pour que ce ne soit pas le tien.

Tu te réveilleras.

Tu ouvriras les yeux.

Tu te lèveras.

Tu remettras ton armure.

Et tu recommenceras.

Davide Enia
Traduit de l’italien par Françoise Brun