Violences et preuves, par Daniel Galera

Violences et preuves

La nouvelle ère de violence qui s’est ouverte au Brésil avec la campagne présidentielle de 2018 et qui se poursuit actuellement sous le mandat du président Jair Bolsonaro, se manifeste déjà de manière concrète dans la vie des Indiens, des Noirs, des homosexuels et des travailleurs des classes moyenne et inférieure, qui assistent stupéfaits à un spectacle de démence administrative et à l’effondrement de la gouvernabilité au niveau fédéral. Bolsonaro a été élu sur un discours populiste célébrant la haine des minorités, la défense des armes à feu et de la violence policière, la torture et la dictature militaire qui s’est maintenue au pouvoir au Brésil entre 1964 et 1985. Les Indiens sont considérés comme non-humains, de simples obstacles à la déforestation et à l’extraction minière, qui doivent être convertis par des prédicateurs néo-pentecôtistes et insérés à tout prix dans la société colonisatrice. L’armement de la population et le permis de tuer de la police sont mis en avant comme solution à la violence qui fait rage au Brésil et atteint des niveaux comparables à ceux des pays en guerre civile. Notre nouveau ministre de l’Environnement tient le réchauffement climatique pour un problème secondaire. La ministre des Droits de l’Homme accuse le féminisme d’être à l’origine de la violence envers les femmes (elle est allée jusqu’à dire que les femmes, en se voulant égales aux hommes, affirment qu’elles peuvent endurer les coups comme eux) et œuvre pour interdire l’avortement en toutes circonstances. Le ministre de l’Éducation montre une incompétence totale dans la gestion publique d’un domaine aussi crucial, ce qui ne l’empêche pas de défendre des choses comme l’École sans Parti, un groupe qui prône la surveillance et la dénonciation des enseignants manifestant de la sympathie pour les « idéologies de gauche ». Ce type de populisme ne se trouve pas qu’au Brésil, bien sûr. On observe ailleurs des situations similaires, par exemple aux États-Unis, en Hongrie et aux Philippines, des pays dont les dirigeants sont les idoles de notre président.

Dans le cas du Brésil, la situation politique actuelle est également liée aux mouvements de protestation qui ont déferlé dans le pays en 2013-2014 et sont aujourd’hui connus comme « les journées de juin ». A l’origine, il s’agissait de protestations de militants de gauche contre la hausse des tarifs des transports publics. Après des épisodes répétés de répression policière violente et d’arrestations arbitraires, les manifestations se sont amplifiées jusqu’à catalyser dans un deuxième temps toutes les frustrations des Brésiliens concernant la pauvreté, l’inefficacité de l’État et la corruption de la classe politique. Des groupes et des partis de droite en sont venus à prendre le contrôle des manifestations avec des programmes de plus en plus nationalistes et conservateurs. Dans quelques scènes de mon roman Minuit vingt, j’ai montré comment une partie de la classe moyenne a participé à ce mouvement social avec cynisme et incrédulité. Le processus semblait avoir atteint son sommet avec la destitution de la présidente Dilma Rousseff, successeur de Lula, en 2016. Nous constatons aujourd’hui que les énergies expulsées et réprimées au cours de cette période ont ouvert la voie à l’élection de Bolsonaro, qui a profité de la diabolisation de la classe politique en général, et du Parti des travailleurs en particulier. Pour purger l’État brésilien de la gauche corrompue et croire de nouveau à la croissance économique, la plupart des Brésiliens n’ont pas vu de problèmes à voter pour une créature ouvertement ignorante et incompétente, qui méprise les droits de l’homme et se trouve indéniablement impliquée dans les milices de Rio de Janeiro.

Reste la question de comment continuer à vivre, à penser et à créer dans un tel climat, où l’ignorance et la mauvaise foi ont cessé d’être un simple symptôme historique et culturel pour devenir des outils conscients du maintien d’un chaos social effréné, irrépressible et permanent. L’instabilité politique interminable et la précarité du marché du travail s’ajoutent aux autres facteurs pour produire un sentiment constant d’anxiété et de désorientation. Internet, les réseaux sociaux, les algorithmes et la fin de la vie privée contribuent à l’accès à l’information et à la communication sociale, tout en encourageant les débats manichéens, les bulles de filtres, le narcissisme et une expérience du quotidien de plus en plus fragmentée et incomplète. Le réchauffement climatique et la destruction de plus en plus manifeste de l’environnement contribuent aussi à cette impression de catastrophe aux aguets, comme si le parcours historiquement bref du progrès capitaliste allait donner lieu à un effondrement irréversible.

La « preuve » est un concept très important pour la compréhension des temps actuels. J’ai récemment écrit un article sur la façon dont les images numériques qui documentent les catastrophes environnementales les plus récentes contribuent à une certaine crise de l’imagination, déjà alimentée par l’excès d’informations offertes par Internet. Disponibles sur YouTube, des images comme celles de l’incendie de forêt de Pedrógrão Grande, au Portugal, en 2015, ou la rupture du barrage de Vale à Brumadinho, au Brésil, fournissent au regard contemporain des preuves à la fois documentaires et irréelles, qui détruisent les concepts esthétiques antérieurs fondés sur le sublime et le mystérieux, et les remplacent par une nouvelle esthétique de l’information totale et des modèles recombinables, volant un terrain qui appartenait jusque-là à l’imaginaire. Il en va de même pour le climat politique dans lequel nous vivons, plein de menaces de violence qu’on croyait enterrées avec les déchets de l’histoire, et plein aussi d’une bêtise délibérée, qui parie sur la perte de crédibilité de la science et des valeurs humanistes.

Être écrivain ou artiste à l’époque actuelle requiert une réflexion sur les pouvoirs dont dispose encore l’imagination, et sur le moyen d’extraire des significations belles et dérangeantes d’une réalité apparemment déterminée à épuiser notre capacité à raconter et à interpréter les faits. La littérature se doit toujours d’exprimer ce qui ne peut être dit autrement et, plus encore, d’user de sa liberté pour être gratuite, absurde, ambiguë et exploratrice. De cette façon, elle saura peut-être nous aider à imaginer des alternatives, à confronter et à surmonter la violence réelle et symbolique qui nous entoure, ou au moins à nous en distraire un peu.

Daniel Galera
Pour les Assises Internationales du Roman / Lyon / 2019
Traduit du portugais (Brésil) par Régis de Sa Moreira