De l'un à l'autre : face à une oeuvre, par Daniel de Roulet

L’admiration peut avoir pour objet des artistes dont on ne sait pas grand-chose, Homère par exemple, ou des œuvres dont l’auteur est anonyme ou incertain. Ça permet au roman-cier de faire éclore la fiction, le mentir vrai, et ça met en difficulté les biographes sérieux, eux qui, derrière leur science, font mine de se passer de fiction quand chaque détail qu’ils inventent est un pieux mensonge.

Cette liberté du romancier est un avantage que personne ne peut lui contester. Elle explique la vogue actuelle pour des romans dont le sujet est emprunté à des vies réelles et célèbres. Si vous dites à votre éditeur que vous allez raconter la querelle entre deux frères, il froncera le nez. Mais quand vous lui aurez dit que l’un des deux frères est le peintre le plus célèbre de son temps…

Les sujets ne manquent donc pas, mais ce qui a changé ce sont les conditions de production de l’admiration. On ne peut plus ni concurrencer l’état civil ni le film documentaire, genre biopic, et bien sûr pas Wikipédia.

Quand on écrit tout un roman sur un artiste qui a existé, dont l’œuvre fait le siège de votre pensée, on n’est plus du tout dans la position ou était Stefán Zweig faisant le portrait de Balzac ou de Verlaine. On n’est plus non plus en train de rédiger le scénario d’un film consacré au facteur Cheval. Et on n’est pas non plus occupé à peaufiner une biographie exhaustive sur la base de documents d’archives. On procède à un exercice d’admiration littéraire et contemporain.

« Contemporain, dit Agamben, est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. » Et ce faisceau véhicule non seulement les prétentions d’une époque, mais aussi ses techniques nouvelles. Au regard des arts numérisés ou industrialisés, la littérature est peu de choses, il lui faut botter en touche.

Il s’agit donc de faire partager, par des mots seulement, à des lectrices ou des lecteurs l’admiration pour un artiste qui leur est connu ou inconnu. Alors comment s’y prendre avec nos pauvres phrases ?

Il n’y a pas de mode d’emploi universel. Pour ma part je peux expliquer ce que j’ai cru devoir faire en écrivant pour des lecteurs qui parlent des langues différentes, puisque je savais que mon livre allait aussi paraître en allemand pour des gens qui n’avaient peut-être jamais entendu parler de ce peintre suisse nommé Hodler, et encore moins de cet épisode de sa vie, quand il peint jour après jour l’avancement de la maladie sur le visage de sa bien-aimée, produisant ainsi plusieurs cen-taines de portraits de Valentine.

J’ai choisi de m’adresser à lui par une lettre, lettre à un mort dont on n’attend pas de réponse. De cette manière je lui raconte des choses qu’il sait, je lui pose des questions, je le juge et l’admire. Cette forme littéraire devrait permettre d’établir un rapport personnel entre le peintre, sujet du livre, et l’auteur.

Ceci m’oblige à faire part de ma propre intimité. Je ne vois pas qu’un romancier puisse dire son admiration sans laisser entendre d’où il parle et qui il est.

Je crois beaucoup au genre épistolaire, à l’adresse directe. Je l’ai utilisée pour régler mes comptes avec le fascisme de Le Corbusier, les errements militaristes de Pessoa, mais aussi pour dire tout le bien que je pense de leur travail à Virginia Woolf ou Annemarie Schwarzenbach.

Depuis que le cinéma d’auteur n’est plus guère possible, depuis que le documentaire télé a ses codes rigides et les arts plastiques leurs contraintes mercantiles, la littérature est, à mes yeux, le dernier art qui permette un rapport direct entre un auteur et son public, entre production et consommation, dirait mon attachée de presse. C’est triste de devoir préciser une chose si banale, mais il s’agit en somme de faire une littérature d’auteur.

Daniel de Roulet
Quand vos nuits se morcellent, lettre à Ferdinand Hodler
Wenn die Nacht in Stücke fällt