NON, par Connie Palmen

NON

L’écrivain polonais prix Nobel de littérature Czeslaw Milosz a dit un jour : « Quand un écrivain naît dans une famille, la famille n’y survit pas. »

C’est une vérité implacable, révélatrice de la façon dont l’écrivain se comporte envers son entourage, les gens qui lui sont les plus proches, avec qui il a grandi et qui ont formé sa personnalité. Le lieu commun qui veut qu’une enfance difficile soit un riche terreau pour un écrivain tient par un fil à l’observation de Milosz, mais je ne pense pas qu’une enfance difficile soit la seule source à laquelle l’écrivain doive puiser. Pour l’écrivain, plus que pour tout autre, le « qui je suis » est avant tout déterminé par le « qui je ne veux pas être ». Ce qu’on ne veut pas être, c’est ce qui nous a été imposé comme premier modèle à suivre : le personnage d’une histoire que d’autres ont écrite et prescrite : comment je dois me comporter, ce que je dois penser, ce en quoi je dois croire. Une histoire qui raconte qui on était, d’où l’on vient et qui fait que notre identité se définit en rapport avec la communauté à laquelle on appartient.

À l’origine, je suis : femme, fille, sœur, catholique, originaire du Limbourg néerlandais et villageoise. On partait du principe que j’étais hétéro (homo, ça n’existait pas encore) d’une intelligence moyenne (le sud des Pays-Bas ne produisait pas de génies féminins), je me marierais et j’aurais des enfants (la seule façon pour une femme de donner du sens à sa vie), je vivrais dans le village ou dans ses environs (s’installer dans une autre région, c’était déjà émigrer) et je serais aussi heureuse que les femmes appartenant à la même histoire (moyennement ou pas du tout).

La vie d’un écrivain commence par : Non.

Non au personnage, non à l’histoire toute prête, non à la communauté. Non au sort qui nous est réservé. Non à la famille ou du moins au rôle qui nous est imparti dans cette famille.

Chaque écrivain est un exilé volontaire qui doit quitter la famille et la région qui l’ont enfanté pour se soustraire au pouvoir d’une dictature visible ou invisible. Comme tous les émigrants du monde, il le fait parce qu’il est à la recherche d’opportunités autres que celles auxquelles sa naissance le destine. Le roman décrit une émigration intérieure, un trajet qui nous entraîne hors du paysage familier et sécurisant de règles et de récits contraignants. Cette fuite en avant, hors des récits préfabriqués qui nous définissent en tant que fille, femme, Néerlandaise, écrivaine, débouche sur une expérience de solitude existentielle, un désert, un grand vide. Là et là seulement, l’écrivain trouvera la liberté relative qui lui permettra de créer une œuvre qui s’apparente à l’œuvre souveraine.

La famille est la première communauté à laquelle chacun est confronté. Un écrivain est peut-être particulièrement sensible à ce qui maintient cette communauté : l’histoire familiale prête à l’emploi et répétée à l’envie, les clichés, les secrets et les non-dits. L’écrivain est un Judas. Il va décortiquer le récit, éventer les secrets, dire l’indicible. Il est celui qui se tient sur le bord du chemin et dit que l’empereur est nu.

Pour moi, l’anatomie du roman est indissociablement liée à l’anatomie de l’existence humaine : une trame qui entremêle réalité et imagination. Nous avons un cœur, ceci est un fait. Que nous en parlions dans la vie et dans les romans comme du siège de l’amour relève de l’imaginaire, c’est un des éléments du très influent domaine des récits sur l’amour. Quand on nous dit qu’un homme a une insuffisance cardiaque, ça ne nous inspire pas grand-chose. Par contre, si on nous apprend qu’une femme lui a brisé le cœur, on comprend immédiatement ce dont il s’agit, on se le représente. S’intéresser au cœur comme à un muscle qui pompe le sang, c’est le travail du médecin, l’analyser comme une métaphore, c’est celui de l’écrivain. L’écrivain suit le tracé de la métaphore à travers la vie du personnage, il en éprouve la puissance et découvre que nous nous aimerions d’une toute autre façon si nous avions placé le siège de l’amour dans le cerveau et non pas dans le cœur.

La biographie, ou plutôt le biographique, écrit et commenté, a, dès l’abord, été le sujet de mes recherches et de mon travail d’écrivain. Mon mémoire de philosophie portait déjà sur la renommée et les ragots, la gloire et les groupies, ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, la frontière entre le public et le privé, le pouvoir créatif et destructif du récit (d’une vie) et le biographique a continué à être le motif principal de mes romans et de mes essais. En fait, les récits peuvent vous construire ou vous détruire. Le roman paru dernièrement en France sous le titre Ton histoire, mon histoire ( Jij zegt het en néerlandais ) en est l’exemple parfait. C’est l’histoire d’une passion, avec un Adam, une Ève et une Lilith, avec un ciel, un paradis et un serpent, une croix, un sacrifice et une catharsis. Comme dans le récit de la Passion de la Bible, il y a l’exigence d’une offrande, mais dans le roman, son but n’est pas de racheter les péchés du monde ; le suicide est une offrande à la littérature.

En plus d’un récit de la passion, Jij zegt het (Ton histoire, mon histoire) est un roman sur le sort d’un personnage pris dans les filets des récits des autres, sur l’écrit et sur ceux qui en sont l’objet. C’est le sort que connaîtra Ted Hughes, le mari de la poétesse Sylvia Plath qui se suicide lorsque celui-ci s’entiche d’une autre femme. Pendant plus de trente ans, dans les dizaines de biographies de sa femme qui paraîtront au cours de sa vie, il se voit décrit, dans le personnage de l’époux, comme un traitre et un assassin. Dans le roman, on le voit évoluer : son aversion pour l’autobiographique disparaît peu à peu pour faire place à la confession, un trajet qui le mène vers le mot le plus petit, le plus lourd et le plus courageux de la littérature, le JE.

Connie Palmen
Traduit du néerlandais par Arlette Ounanian