Construire un personnage, par Cloé Korman

Construire un personnage

Je ne vois pas le personnage du roman. Je le suis où il va, je ressens ses émotions les plus intimes et je partage certaines pensées qu’il n’exprime pas même au plus proche de ses amis, je les connais parfois sans qu’il se les soit formulées… Mais je ne le vois pas. Je referme le livre et son image reste un secret. Certes, je peux assembler en imagination des traits plus ou moins précis, je sais s’il est grand ou petit, gras ou maigre, mais à tout moment ses traits se désassemblent, ils glissent. Il me semble que bien d’autres choses sont plus nettes que lui, des lieux, des scènes, mais lui non, car en fait c’est à travers lui que je vois le reste du roman.

J’aime construire mes personnages en ayant conscience à la fois de cette intimité et de cette ignorance, de cette puissante déprise. Et j’aime plus que tout raconter la rencontre entre mes personnages et des fictions, des mythes, des spectacles, d’autres histoires imaginaires que je fais circuler à l’intérieur du roman, qui rendent les personnages plus réels par effet de trompe-l’œil – parce qu’il me semble que l’intérêt pour des histoires qui ne sont pas réelles est l’un des caractères les plus intéressants de l’âme humaine, et l’un des traits qui prête le plus grand degré de réalité à mes personnages. Cela ne les rend pas pour autant visibles.

Ce caractère insaisissable, je le perçois comme une chance. Il est plus que nécessaire dans le monde actuel de nos existences numériques… La plongée dans l’intimité des paroles et des songes peut être dangereuse et abusive, le « flux de pensées » n’est plus ce qu’il était à l’heure de Facebook et Google. Ce n’est plus la main des anges sur le front fébrile des Berlinois dans Les Ailes du désir, dont le toucher léger permettait de saisir les pensées, c’est autre chose, la version Stasi généralisée, accessible à des agents devenus beaucoup plus nombreux et habiles. Nos conversations sur les réseaux sociaux, tout en ayant l’apparence de la parole orale par les mots et les intonations qui les composent, ne sont pas des paroles ailées, elles sont enregistrées et captives. Et la requête que je lance sur le moteur de recherches raconte plus sûrement mes anxiétés, mes opinions et mes affinités que si j’allais les crier dans la rue, où l’outrance les rendrait moins crédibles. Depuis 2013, on sait largement combien ces traces peuvent nous être nuisibles, récupérées par des entreprises, des administrations, des armées, qui peuvent les utiliser à notre insu, voire contre nous.

C’est là que la transparence du personnage de roman, sa labilité et son absence d’image, sa présence-absence, son pouvoir de hantise, m’intéresse et me séduit. Il se glisse partout sans laisser de trace, ni empreinte digitale ni fibule étranglant son cou à chaque fois qu’il ouvre la bouche. Il se dérobe, il reste libre et son invisibilité me respecte et me laisse libre à mon tour. La relation avec le personnage de roman me fait éprouver ce que peut être une relation d’intimité et de liberté radicales. Tout en n’existant pas, le personnage m’y exerce, et me rend consciente du fait que ce rapport-là est possible et désirable. C’est cela que j’aime faire ressentir quand je le compose et que j’essaye de le faire exister, entre une infinie précision et une infinie absence.

Dans un monde d’épuisement des ressources écologiques, nous serons peut-être amenés dans peu de temps à renoncer à l’avion, et aux voyages qui nous rapprochent physiquement d’autres êtres humains à l’autre bout du monde, et peut-être aussi en aurons-nous assez d’être les uns pour les autres des consommateurs et des usagers, du capital humain, des électeurs manipulés ou autres foules sentimentales. Alors peut-être aspirerons-nous à devenir les uns pour les autres un peu plus comme des personnages de romans, à nous connaître sans nous entredévorer, dans la joie du fantasme et de la fiction.

Cloé Korman