Revisiter sa vie, par Bérengère Cournut

Par-delà nos corps est une expérience d’écriture particulière. Court roman épistolaire, il est la réponse à un autre court roman épistolaire paru aux éditions du Tripode, en mai 2017 : Minuit en mon silence, de Pierre Cendors. Dans ce premier texte, un lieutenant allemand, Werner Heller, s’adresse à une femme, Else, qu’il a brièvement rencontrée à Paris juste avant la guerre de 1914. Persuadé de mourir bientôt, cet homme, à la fois poète et peintre, lui écrit depuis le front pour témoigner de la solitude qui étreint toute vie qui voisine avec la mort, quand bien même elle est habitée par l’amour.

La lecture de ce texte – publié chez mon propre éditeur – m’a fortement remuée. J’étais happée par la langue de Pierre Cendors, par les motifs qu’il déployait et, dans le même temps, j’étais chiffonnée par la vision de la femme que sous-tendait le romantisme de son personnage : un être émané d’un esprit poétique, mais sans réalité tangible. Je ressentais la même chose qu’à la lecture du Journal d’un séducteur de Kierkegaard lorsque j’avais 20/25 ans : une forme d’adhésion à l’esprit et l’esthétique mis en œuvre, tout étant dans l’impossibilité de m’identifier à la figure féminine proposée.

C’est ainsi qu’est né le besoin, le désir irrépressible de répondre au texte de Pierre Cendors. J’ai donc imaginé la vie d’Else – que j’ai rebaptisée Élisabeth, comme pour lui redonner son intégrité de femme – pendant l’entre-deux-guerres. Mon propos était de redonner un corps à cette figure, de montrer que les femmes aussi traversent les guerres, l’histoire et le temps. Par modestie, elle dit qu’elle n’est pas poète, mais en réalité elle brasse les images, les symboles et l’essence de la vie avec tout son corps et de toute son âme. (On pourrait même voir son personnage comme l’incarnation d’une quête existentialiste : tandis que le lieutenant Heller est tout entier dans l’introspection, dans la contemplation et le retrait du monde, elle est tout entière dans l’action, dans la reprise en main de son destin, contre la guerre, contre l’histoire, contre les conventions sociales de l’époque.)

Pour en venir à la question qui m’est posée – ai-je là revisité ma vie ? – je n’ai qu’à mentionner le fait – unique dans ma courte carrière d’écrivaine – que j’ai écrit ce texte en moins d’un mois, d’un seul jet, sans avoir besoin d’y revenir ensuite pour le remanier, le densifier, comme il m’arrive souvent de le faire sur mes romans. Il m’a au contraire semblé être littéralement traversée par les propos de mon personnage, comme s’ils m’étaient dictés depuis un ailleurs. Intellectuellement, l’aiguillon était celui que j’ai évoqué : la nécessité pour moi de donner à lire une « vision », une expérience de femme. Mais je me suis aperçue plus tard que cette expérience allait plus loin : c’est toute mon histoire familiale et personnelle que j’ai revisitée en écrivant cette lettre.

Je suis originaire de la façade ouest de la France (normande par ma mère, bretonne d’adoption en raison des innombrables étés passés là-bas) et je vis depuis quelques années dans l’Est, près du Jura et de la Suisse. Mes deux enfants y sont nés, créant pour moi un lien charnel à ce nouveau territoire. D’où le mouvement pendulaire de mon Élisabeth entre l’Ouest et l’Est, entre la mer et les forêts. Ensuite, plusieurs femmes et un tout jeune enfant de ma famille maternelle sont morts dans les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Enfant, j’ai beaucoup entendu parler de cet épisode tragique. Du côté paternel, quelque chose d’essentiel s’est joué pendant la Première Guerre mondiale, où un jeune homme est mort au front avant d’avoir pu reconnaître l’enfant qui était le sien, et qui se trouvait être mon grand-père. S’en est suivie toute une série de non-dits familiaux et de liens filiaux impossibles. Symboliquement, j’avais sans doute besoin d’un personnage de femme pour réparer tout ça, en érigeant un pont héroïque, féminin et maternel, entre les deux guerres. Autre motif : la figure récurrente de la Grande Absence qui accompagne mon personnage tout au long du roman (et de sa vie). Il s’agit évidemment de celle de mon père, mort lorsque j’avais onze ans. Cette absence sur laquelle je me suis construite s’est répétée plusieurs fois au cours de mon existence, mais elle a fini par se transformer en une force inaltérable – dans le sens où une figure absente ne craint pas grand-chose, si ce n’est l’oubli – et alors c’est la dissolution de la douleur, l’ultime libération. Enfin, Élisabeth donne naissance à deux garçons de façon très rapprochée – et mon expérience ne fut pas autre entre juillet 2015 et février 2017, où deux garçons me sont arrivés. Par-delà nos corps a été écrit en mai 2017. Je dois bien admettre que le destin d’Élisabeth n’est pas tout à fait étranger à ce que fut ma vie jusqu’ici…

Bérengère Cournut