Écrire l'ultra-contemporain, par Aude Seigne

Écrire l'ultra-contemporain

1.

Les mots texte et technologie viennent d’une même racine grecque, technè, qui désigne l’art au sens de savoir-faire. C’est le genre d’information que j’ai pour habitude de compiler au moment de terminer mes études de lettres, à l’époque où je travaille comme conceptrice-rédactrice web dans un service d’informatique. J’y constate l’ignorance réciproque des deux mondes, les stéréotypes qu’ils se renvoient. Pour la littérature, la technologie – et la science de manière générale – sont des objets délicats, difficiles à cerner et à placer sans ennuyer le lecteur. Car à la question pour qui écrivez-vous, il n’y a qu’une certitude : le livre va à un lecteur ou une lectrice, pas à un-e informaticien-ne. Historiquement, la science, en littérature, fait surtout l’objet de comédies (les savants de Molière, Bouvard et Pécuchet). Dans le contemporain, elle nécessite un travail de recherches et de vulgarisation, sans quoi un trop grand réalisme risquerait d’étiqueter l’oeuvre comme documentaire, quittant alors le champ du roman. La séparation des sciences et des arts ne date pourtant que du début du XIXe siècle, mais le chemin parcouru depuis est immense. Dans l’autre sens, la science pense que la littérature la regarde de haut. Comme une consœur jalouse, elle voit ses propres outils, développés avec soin, appliqués ailleurs, de manière plus laxiste. Avec un air d’insolente liberté.

2.

La littérature doit-elle parler de son temps ou tendre à l’universel ? Ce sont là deux options souvent évoquées, l’idéal semblant être de faire les deux à la fois, et donc de passer par les grands thèmes qui ne peuvent être autres que vie, mort, amour, filiation, place dans la société. Peut-être que la littérature ne doit rien, et c’est aussi en cela qu’elle est différente de la science. La littérature est un regard, celui de l’auteur-e, qui réussit parfois à saisir un monde, ou à lui donner un éclairage singulier. Or, dans mon monde, Internet est partout, mais il est étrangement absent des romans contemporains. Dans le bus, au supermarché, les gens qui attendent pianotent sur des écrans, des drames naissent d’un échange de mails, d’un formulaire qu’on a cru envoyé alors que le site buggait. En 2011 déjà, un article de The Guardian – « How novels came to terms with the internet » – relevait la tendance des romans contemporains à situer leur intrigue quelques décennies en arrière afin de ne pas se confronter au problème de la technologie. Les personnages de roman pensent-ils, par nature, à de grandes choses, plutôt qu’à cocher leur liste de course virtuelle ou regarder la dernière vidéo qui fait le buzz ? Quel que soit notre avis là-dessus, ces habitudes disent quelque chose de notre époque, et peuvent être intégrées à un récit.

3.

A partir de ces réflexions, je décide d’écrire un roman dont Internet serait le personnage principal, et non un simple adjuvant (pas de roman épistolaire écrit en sextos donc). Puis restreins la technologie à Internet, et Internet à sa matérialité. Les différents usages du web, leurs manies, leurs dérives, constituent la matière pour définir les personnages. Comme dans un schéma actantiel classique, tous ont leurs enjeux propres, sauf que ces enjeux sont plus ou moins reliés au web. Pouvoir travailler à distance, se faire pirater son identité, comparer sa vie à celle d’une blogueuse, consommer sur Internet plutôt que dans des lieux physiques. Leur rapport à Internet les définit, les situe dans le spectre d’une époque qui va du droit à la connexion (personne âgée qui ne peut plus effectuer ses démarches sans un ordinateur) au droit à la déconnexion (ne pas lire ses mails professionnels le soir).

4.

Internet c’est mal. Voilà, le livre est écrit et tient sur une page. C’est souvent ce qu’on essaie de me faire dire, mais si tel avait été mon intention, les 230 pages suivantes n’auraient pas été nécessaires. Cette méconnaissance de l’histoire et des possibilités d’Internet est sans doute liée à son arrivée récente, son ascension fulgurante. Il est pourtant le lieu de toute une série de formes mixtes, passionnantes, et offre les fondements potentiels d’une nouvelle ère, que la littérature lui accorde ou non ses lettres de noblesse. Un mot encore sur le jeu vidéo, forme narrative qui souffre du même rejet malgré sa diversité (Minecraft, Bientôt l’été, That Dragon Cancer). Accusés d’hyper-modernité au sens du ravage du temps, les jeux vidéos constituent des contre-univers tout à fait satisfaisants. En français, le mot jeu désigne autant un divertissement qu’une simulation, lieu d’expérimentation par excellence. Le roman l’est aussi. Et celui-ci a pour immense paradoxe qu’il n’aurait pas pu être écrit sans Internet.

Aude Seigne