L'enfant des ravines, par Antoine Wauters

L'ENFANT DES RAVINES

Tous les matins, je vais marcher avec mon chien, et je me débarrasse des déchets de la civilisation. Alors, je suis prêt pour écrire.
Jim Harrison

On obtient ce qu’on ne cherche pas.
Cesare Pavese

J’ai vécu jusqu’à mes dix-huit ans dans un petit village d’Ardenne où mon imagination se trouve, encore aujourd’hui. Que je le veuille ou non, tout ce que j’écris vient de là, des quelques mètres carrés du hangar à poules de mon grandpère, de l’odeur des fraises qu’il cultivait derrière l’église, face aux collines de Hoyemont, au-dessus de l’Ourthe et de l’Amblève, des silos à foin de la ferme de Jacques Martin, des bêtes sachant d’instinct trouver le bonheur, des machines agricoles défoncées par l’usage, dans le purin.

Je suis marqué à vie par ce monde presque disparu. C’est une immense joie et une immense peine. Je ne peux pas le dire mieux : mon enfance me remplit et de peine et de joie.

Ne pas arrêter de faire signe à l’enfant que j’étais, tenter de le revoir et de revoir mon frère, tout cela porte un nom : écrire. Mes livres pourraient d’ailleurs tous commencer par cette phrase, qui ouvre Pense aux pierres sous tes pas. « On était nés jumeaux, pourtant mon frère avait toujours été comme un aîné pour moi. » Quelque part, ça résumerait tout.

J’avais peur de la ferme de Jacques Martin, même si elle m’attirait. Il y avait les oies, qui me paraissaient être des bras automatiques nés pour blesser, des dindons, des porcs, un verrat dont Jacques disait qu’il pouvait nous réduire en bouillie en un seul coup de mâchoire, toutes sortes d’êtres préhistoriques puant atrocement, pourtant quelque chose m’y ramenait constamment, dans cette ferme, qui m’attirait comme un poison. Je peux chercher dans tous les sens, presque toute ma joie se trouve là, au milieu de ces pierres d’avoine, près des silos, contre le flanc des bêtes, dans le purin.

J’étais fasciné par ces vaches qui dormaient littéralement dans leur merde. Je pouvais rester des heures à les regarder. J’étais fou d’elles, fou comme on l’est toujours des choses qui nous font peur, fou comme je le suis encore de celles qui me dégoûtent. Le fromage, par exemple. Et le lait.

Avec mon frère, on habitait dans le bas du village, dans les remblais d’un trou aux crasses recru de ronces et de fleurs sauvages, une de ces déchetteries dont sont pleines les campagnes. Le terrain, en pente, filait droit dans le bois qui faisait partie de la propriété. Un bois qui fut la jungle où il me semble avoir laissé la part la plus vivante de moi. La plus cruelle. Et la plus douce.

Ma mère était une fan absolue d’Elvis Presley et des Beatles, elle enseignait l’anglais et le néerlandais, c’était une artiste, elle peignait, surtout des fleurs, et mon père, lui, était banquier, il avait fait les sciences économiques mais tout l’intéressait, rien ne le laissait indifférent, y compris la sculpture, qu’il pratiquait à ses heures perdues. Cela étant, je ne peux pas dire que mon enfance fut ouverte aux arts. On vivait la vie que les gens vivaient alors, une vie où s’il y avait bien une chose qui n’existait pas, c’était l’idée de se mettre en avant. Les désirs y étaient enfouis. Et, parce qu’on était chrétiens, les autres avaient toujours la primauté sur nous. Une vie d’effacement. Pas de vraie terrasse, mais une table en plastique posée sur le gravier. Pas de barbecue, mais des briques et une grille en métal qui faisaient parfaitement l’affaire. Des voitures sans confort, blanches et rouges, garées elles aussi sur le gravier. Les habits passaient de mon frère à moi. Un cordonnier réparait nos chaussures. On ne portait pas de marques et on n’allait jamais au restaurant. Pas de voyages à l’étranger. Notre New York à nous s’appelait Chanxhe. Liège, on ne s’y rendait que trois fois par an, et je ne pense pas avoir vu Bruxelles avant mes dix ans. On avait la télévision, mais on ne pouvait pas regarder les dessins animés violents, ni le Club Dorothée. Du reste, on devait ranger la table et on avait nos « charges », vider le lave-vaisselle, écosser les petits pois, tondre la pelouse et récurer la salle de bain. C’était une belle période. Tout y a commencé et tout y a pris fin.

L’école maternelle se trouvait à trois cents mètres de la maison. Ma mère m’y déposait avant d’aller travailler, mais je ne me sentais pas abandonné. C’était l’époque où les mots ne m’avaient pas encore décrotté, où je ne savais ni lire ni écrire mais où je sentais que, d’une certaine façon, j’étais déjà sous leur emprise. Envoûté. Quelque chose de ce goût-là.

Mon passe-temps préféré, qui n’était d’ailleurs pas un passe-temps mais une authentique profession, c’était d’inventer des histoires à mes poupées, dont l’une d’elle avait un pénis, même si je l’appelais Marie. Je l’adorais. J’adorais laver son pénis écrasé comme une nouille ou un morceau d’anchois en haut de ses cuisses. Je le faisais mousser dans l’eaudu bain. Marie n’était pas une poupée pour moi, pas plus qu’un être humain. Elle était une partie de moi. Il y avait une réversibilité totale entre nous. Ma peau n’était pas la fin de la sienne, mais le début d’un tout où je me dissolvais.

Sale de la tête aux pieds, je bondissais dans les sousbois avec Claire et Hélène, qu’on liait à des troncs avec des lianes souples qu’on fumait par ailleurs, 100% sains et 100% malades, sauvages, intégraux, enfants et loups. C’était un espace de douceur et de cruauté. Un endroit où, précisément, douceur et cruauté étaient jumelles. C’était le début des années 80, avant les ordinateurs, avant le règne du porno et des jeux vidéo immersifs, avant que tout se mette à trembler et à aller très vite. Avant que les gens tombent amoureux d’eux-mêmes, abîmés dans leurs téléphones.

Aussi loin que je me souvienne, pourtant, mon enfance a toujours été synonyme de vitesse. Près de la fontaine Marron, je jouis, je me souviens, de me sentir courir près de mes amis crottés, près d’eux, quasi en eux. Époque bénie où je pouvais encore être consolé et touché dans ma chair.

Enfant, comme points de contact entre les corps, il y avait l’air qu’on respirait mon frère et moi, la vasque de la baignoire où on prenait nos bains, il y avait la soupe qui cuisait et partout répandait son fumet, il y avait les gants de toilette qu’on se partageait, les mêmes slips, chemises et T-shirts, le carrelage où sifflaient nos chaussettes, les pas japonais dans le jardin (y a-t-il jamais eu de pas japonais chez nous ?), les balles de foot, les passements de jambe, le même entrain, la même fatigue, ces soirs où les parents rentraient bitus de chez des amis et que nous nous endormions (ou feignions de le faire) dans la voiture, il y avait les virus qui nous mordaient à tour de rôle, la fièvre et les aphtes, les petits rhumes, tout cela comme des passerelles magiques entre nous, liant nos corps. N’en faisant qu’un. À présent, nous nous touchons si peu.

Quand il n’y a pas école, je me lève, j’embrasse prestement mes parents, j’enfile mes vieux habits et je vais jouer. C’est une phrase magique. Tu fais quoi aujourd’hui ? Je vais jouer. Et maintenant, tu vas faire quoi ? Je vais jouer. Et ce soir, si je pars avec papa, que feras-tu ? Rien. Je jouerai. Je ne me remettrai jamais de ce jeu terriblement sérieux si typique de l’enfance, dans lequel on jetait toutes nos forces et dont rien ne nous détournait. Des jeux qui ne nous divertissaient pas, pas plus qu’ils ne nous amusaient, mais qui nous confisquaient. Qui étaient tout.

J’étais là, vivant, mais j’aurais tout aussi bien pu ne pas y être, ou être mort, car je n’avais alors absolument aucune conscience d’exister. Toujours et constamment, je me débordais. Il n’y avait aucune coupure à ce temps-là.

C’était une vie placée sous le signe d’un Dieu représenté par des curés, omnipotents et profiteurs, mangeant indifféremment sur le dos des morts, des jeunes mariés, des communiants, des baptisés, et des morts et des morts encore. Sous le signe d’une nature immense, de kermesses à répétition, d’alcool fort et de ce bienheureux ennui dont je me sens si souvent orphelin aujourd’hui. Et si l’écriture était née là, au milieu de ces plaines infinies, en plein silence, tandis que nous ne faisions pratiquement rien, mais que tant de choses se tramaient en nous ?

Le village trônait à quelque 264 mètres d’altitude, sur une crête rincée par les vents. L’hiver, ce n’était que neige, congères et brouillard épais. Des terrains de mousse, des sols à sphaignes minés par les fondrières. Des genêts, régnant en maîtres, ainsi que des bruyères, dont le seul nom m’a toujours terrifié, sans doute à cause de l’hôpital du même nom, où mon frère lors d’une opération faillit perdre la vie. Des marécages partout, des chemins tordus, biscornus et ces immenses falaises rognées chaque jour par les carriers. Comme si la nature s’était passé le mot pour que nous y restions, dans ce village, que nous n’en bougions pas. Nés et morts sur un même lopin de terre. Dès que l’on descendait un peu, les forêts de chênes et de hêtres se refermaient sur nous. Puis les haies vives. Et les taillis.

Avant la naissance de ma soeur, nous allons à la messe chaque dimanche. Bien plus, mes parents embrassent la cause de mouvements néo-charismatiques, ils ont la foi et traînent avec d’étranges amis, dont certains, je me souviens, parlent en langues. Chez mes grands-parents, Dieu, travesti en chapelet, en bénitier, en cierge, en crucifix, en Bible, Dieu est partout, dans chaque pièce, il veille et surveille chacun de nous. Aussi, lorsque dans le silence de ma pensée je m’entends insulter ma mère qui vient de m’enguirlander, je sens le Seigneur (c’est ainsi que je l’appelais) me fusiller du regard et je m’encours alors auprès d’elle, pour lui demander pardon. Elle n’a jamais compris pourquoi je faisais ça, mais elle disait que c’était « mignon ».

Enfant, j’ai toujours été pleutre. Pétrifié de la pire espèce, tout me terrorisait. Je haïssais prendre ce bus qui nous amenait à la piscine quand on avait cinq ans, ce bus où, à l’approche du bassin, non loin du fort d’Embourg, les autres se levaient et se mettaient à hurler comme des possédés, incapables de réprimer la joie que l’idée de se flanquer à l’eau faisait naître en eux. Pour échapper à ça, je me bouchais les oreilles et plongeais dans les bras de la maîtresse, Madame Boline. De même, je ne supportais pas être touché par eux, dans les vestiaires. Leurs corps d’asticots blancs me faisaient frissonner, et partager la même eau qu’eux me donnait des haut-le-coeur. J’ignore d’où me vient cette peur primaire, mais je constate qu’elle ne m’a pas quitté. Chaque départ, chaque voyage, chaque déplacement pour un livre que j’écris, voire même pour des vacances, m’est de plus en plus pénible avec le temps. Je crois que ma laisse, cette espèce de distance au-delà de laquelle on se sent loin de chez soi et en danger, doit faire environ vingt kilomètres. Au-delà, je me liquéfie.

J’ai donné la main à ma mère jusqu’à l’âge de douze ans, sans aucun sentiment de honte, et mon plus grand plaisir était de sentir l’odeur des crêpes qu’elle préparait pour nous les mercredis midi. Rien ne me plaisait autant qu’avoir la confirmation, par cette simple odeur de crêpes qui venait à moi sur le chemin du retour, que maman n’était pas morte en mon absence, ce qui était mon obsession. Je ne la trouvais pas dans la cuisine quand je rentrais ? Elle était morte. Elle sortait ? Morte. Elle montait peindre ou rêvasser dans l’atelier aux fleurs ? Morte. Je ne me suis jamais défait de cette peur.

Pendant longtemps, la neige m’a dégoûté. Mes oncles me surnommaient « le coquet » car je refusais de la toucher. Je la trouvais sale, je haïssais la neige, mais aussi m’allonger dans l’herbe, l’été, parce que ça me grattait, m’insupportait et que je craignais les satanées bestioles qui y vivaient. La nature m’apparaissait mauvaise, j’étais sûr qu’elle ne m’aimait pas et l’existence de ces insectes en était l’implacable preuve.

Vers huit ans, j’ai commencé le sport qui allait changer ma vie : l’athlétisme. On le pratiquait au CAF, à Barvaux-sur-Ourthe, à raison de deux entraînements semaine. Les autres jours, on traçait des lignes à la chaux sur la route devant la maison et, chrono en main, on faisait des compétitions, moi contre mon frère. Un « contre » qui disait et la proximité et la rivalité, car tout était défi. Ainsi, à partir de huit ans, on ne marcha plus, plus jamais. Ma mère avait besoin d’oeufs ? On courait jusqu’à chez Nénène. Elle avait besoin de lait ? Idem. Notre vie s’appelait joie.

Avec l’athlétisme, la fiction est entrée dans nos vies. Car ce n’était pas nous qui courions, mais des projections de nous, des sortes d’avatars à qui on prêtait des noms et qui sprintaient pour nous, si je puis dire, à notre place. Quand mon frère n’était pas avec moi, je me glissais dans la peau des athlètes du Santa Monica Track Club, où évoluait notre héros, Carl Lewis. Du haut de mes six ans, je les incarnais tous, les faisant s’affronter dans de terribles Olympiades qui avaient pour décor cette petite route en terre battue devant chez nous.

C’était un monde où la culture n’existait pas. Je ne connaissais rien et rien ne m’intéressait. Ça ne me manquait pas. Comme maman, j’étais d’une crédulité folle. Je pouvais par exemple scander les pires insultes en public, à l’athlétisme notamment, sans me douter un instant de ce que je faisais, ainsi que gober les pires bobards. À part les histoires que j’inventais, je ne voulais entendre parler que d’athlétisme, de course, de vitesse, de lancers. Le reste n’existait tout simplement pas. De sorte que Paris m’a toujours semblé être au-delà des collines, passé Sprimont. Et Rome, ces minces lueurs illuminant le ciel, les soirs d’été.

Chaque année depuis mes trois ans, le mois de septembre me voit mourir, je ne peux pas le dire mieux, mais l’année de mon entrée à l’école primaire, ce fut le comble. Madame K., immédiatement, me terrorisa. Ses gros mollets surtout. Et sa voix. Elle hurlait comme une possédée. On l’appelait Cheval. Dans nos cauchemars, elle tombait sur nous et nous piétinait, étouffait nos rires et nous rendait lourds comme du plomb. Le reste du temps, elle hurlait dans la classe où on restait assis, prêts à recevoir les mots comme on reçoit la communion, avec une boule au ventre et le soulagement, immense, quand c’est fini.

Je n’étais pas destiné à écrire, j’étais destiné à flotter. Il se trouve simplement que l’écriture est le moyen le plus simple et le plus efficace que j’aie trouvé pour cela, sans ennuyer personne : je ne fore pas, je ne disque pas, je ne parle pas dans un micro, je n’ai pas d’avis à donner, ou à défendre, d’idées à faire valoir, je ne prends pas ma voiture le matin, ni mon vélo, je n’emmerde aucun collègue et n’oblige personne à me parler, encore moins à me téléphoner, je n’ai pas besoin de bureau, de fax, de moyens logistiques lourds, le confort ne m’intéresse pas, ou très peu, je n’ai pas besoin d’être propre, d’acheter des costumes, de me coiffer, de m’habiller, non, je m’assieds gentiment à ma petite table, et j’écris.

Ce jour où je suis entré en primaire, voyant ma mère me faire son petit au revoir de la main, derrière la barrière où se trouvaient les autres mères et non les autres pères, qui avaient fichu le camp depuis belle lurette, je me souviens avoir pensé que les hommes étaient des fuyards, tous autant qu’ils étaient. Je le pense encore aujourd’hui. L’histoire de l’humanité mâle n’est rien d’autre que l’histoire d’une fuite hors du foyer. Depuis qu’il est sur terre, le mâle ne fait qu’une chose : tourner le dos à ceux qu’il aime.

J’aimais lire, j’aimais apprendre, mais ce que j’aimais surtout, c’était regarder les longues jambes brunes de mes camarades par en dessous des bancs. Glissant mes yeux entre elles, l’asthme, qui dès le premier jour de classe était apparu, l’asthme qui fut la réponse immédiate de mon corps aux questions qui lui étaient posées — sur la grammaire, les triangles scalènes, Néron, Titus, le Roi Baudouin et Fabiola, — l’asthme, pendant tout ce temps où je rêvassais, disparaissait soudain. Puis la voix de Cheval revenait, et avec elle les cris, et la peur et l’angoisse : mourir là, d’étouffement.

Du reste, face à Cheval puis à ses successeurs, je compris rapidement que si je voulais échapper à une mise à mort par l’ennui, il ne me suffisait pas de regarder par la fenêtre, non, je devais travailler activement à ce flux de paroles qui me projetaient ailleurs, dans ces steppes que je retrouverais plus tard, avec l’écriture. Ainsi, sans que mes maîtres le sachent, ma langue se mit à pousser comme une graminée dans ma bouche, un haricot magique qui me parlait des carrières de granit, des stalles et des étables de Jacques Martin, de chaux brûlante et de grands champs de silence. Sans pouvoir l’exprimer encore, je compris à cette époque que la parole et l’écriture étaient directement abouchées au silence.

Une autre langue poussait, en réaction à celle de Cheval, qui rétrécissait tout. Ravi par elle, qui n’était pas autre chose que des secousses me parcourant le corps, je me propulsais dans la lumière, sur les tombes de mes disparus et près de ces carrières où, après journée, nous retrouvions le vaste rien, avec les autres.

Même si je n’avais vue que sur des étendues de boue et des vaches, des vaches et des vaches encore, je me souviens que je me projetais en un battement de cil dans des mondes de lumière. Ça ne me demandait aucun effort. Quand Cheval nous parlait de pays étrangers, je les voyais tout de suite. La Martinique, c’était l’autre côté de la place où se trouvait l’école, derrière le gros érable. Pour atteindre la Montagne Pelée, j’enjambais le ruisseau. Il y avait de la lumière en moi, et je me sentais peuplé. C’est encore le cas aujourd’hui. J’écris pour rester nombreux.

Si l’écrivain doit avoir une qualité, au moins une, ce n’est pas celle de pouvoir se changer en fille s’il est un garçon, ni de devenir vieillard, feuille de marronnier, bras de mer, bouse de vache ou champ de blé, mais celle de se souvenir des voix qu’il porte en lui, et qu’il lui faut entendre puis faire parler. Cette schizophrénie-là — la schizophrénie de l’écrivain — est une schizophrénie de pleine santé.

Je suis convaincu que l’écriture, avant d’être un acte d’expression, est un acte d’écoute. Il faut longtemps se taire et apprendre à entendre, puis seulement parler.

Écrire, comme marcher en forêt, c’est aussi se rendre imperceptible. N’être pas plus lourd qu’un nuage. Pas plus important qu’un frelon. C’est retrouver sa place, littéralement. C’est un lieu sans visée et sans gloire, où il ne se passe rien mais où, miracle de l’éternité, tout nous attend.

Je ne l’ai jamais pensé si fort qu’aujourd’hui : l’écriture n’est pas pour moi une activité. C’est un pays. Un pays qui me devance et vers lequel je tends. Le seul lieu où l’on peut me trouver, et le seul où je me trouve. Partout ailleurs, je ne suis pas là.

Chaque soir après l’école, je me retrouve dans les ravines où je me jette avec Hélène, qui me touche l’entrejambe et qui, parce que je lui demande, parfois, me remplit le slip de tout un tas de choses qu’elle aime aussi, comme des épines, des orvets, du bois flotté, mouillé, des coquilles, de la boue, des salives. J’ai besoin, au contact de ces choses, de me laver des mots que l’école me flanque dans le crâne, pour qu’enfin — hurle Cheval — j’arrive à tenir parole et à devenir quelqu’un.

C’est là, dans les ravines, à partir de sept ans, que je me mis à travailler à mon futur métier, doublant ma vie d’un écho non pas d’écriture — pas encore, pas déjà — mais bien de rythmes, de sons, de musiques. Dès cette époque, je me mis, oui, à inventer des fables qui n’avaient qu’une fonction : me faire sortir de moi.

Autiste à ma façon, je me mis à construire un monde peuplé de créatures, de jeux et de résonances, un monde de paroles hors duquel vivre n’était rien. Ainsi, je cessai subitement de faire de l’athlétisme pour moi-même, ça ne m’intéressait plus, être premier ou second, récompensé ou pas, je m’en foutais, d’autant plus que mon père y voyait, lui, un réel enjeu. À cette époque, je pris donc chaque départ en m’imaginant être un autre coureur, auquel je donnais des noms et à qui je prêtais des tas de caractéristiques, pendant que, tout bas et dans le même temps, je commentais la course à la manière d’un journaliste. Le public n’y voyait que du feu. Tout comme mon père, qui ne se doutait pas un seul instant que ce n’était pas moi qu’il félicitait quand je gagnais, mais bien Anton Libermans, Evgueni Sakomatof ou Alter John Lewis (plus les noms étaient extravagants, mieux c’était), mes personnages fictifs préférés, avec qui je continue encore, souvent, de pratiquer le sport.

Du reste, ma manie de tout chronométrer s’amplifia. Chronométrer était pour moi une façon non pas de capturer le temps, mais de lui donner du goût : 12 secondes pour aller embrasser ma mère — s’endormant toujours avant moi –, 34 pour enfiler mon pyjama, 57 pour me brosser les dents et filer me coucher. Toutes ces choses, qu’il fallait faire mais que je détestais, ce fut grâce à lui, à mon chrono, que je les accomplissais, parce qu’il plaçait ma vie sous couvert de fiction et que, tout petit déjà, j’étais terrorisé par l’idée d’être moi.

Aujourd’hui, cette terreur a rempli ma vie. L’écrivain, pour moi, n’est pas quelqu’un qui construit une oeuvre, encore moins un démiurge : il n’est personne, il n’existe pas. Je crois que quand on vit cela jour après jour pendant longtemps, cette jouissance douloureuse de n’être personne, je crois que quand on connaît cela, alors oui, on peut écrire.

Combien de personnages ai-je incarnés depuis que je suis en âge de le faire ? Combien de noms ai-je inventés, combien en ai-je portés, combien ont resservi, combien en ai-je retenus ? Lesquels existent toujours ? Si je faisais la liste, combien de mètres de papier faudrait-il pour dire cela, dire cette distance qui me sépare de moi ? Et ce jeu qui toujours fut mien ?

Dans ma chambre, je me mis à amputer des jambes de Playmobil et à inventer des récits qui me plaçaient tour à tour dans le rôle du bourreau et de la victime, simplement pour me dédoubler. Et, pendant que mes parents se reposaient d’eux-mêmes dans le salon, une question m’obsédait : qu’est-ce qui fait que je tiens à moi ? Qu’est-ce qui fait que je ne peux pas me supprimer alors que, sans arrêt, je commente mes pensées, que je me regarde vivre et que je ressens, à chaque instant, toute la distance qui me sépare de moi ? J’ai huit ans quand cette pensée me traverse. Elle reste l’énigme de ma vie.

Je crois qu’il est aussi difficile d’être heureux que malheureux quand on écrit. Parce qu’écrire, et le faire dans la durée, c’est renouer jour après jour avec le sentiment de n’être rien. Sans doute est-ce pour cela qu’il est aussi très difficile d’être réellement humain quand on est écrivain. Car cela condamne à une forme d’existence-absence qui ne peut réjouir personne. Amoureux pâle. Père absent. Ami distrait.

Au début de chaque livre, je sais que je me condamne à ne pas vivre pendant des mois, que je n’entendrai plus quand on me parle, que ce qu’on me demandera restera lettre morte. Je serai là sans être là. C’est le prix à payer. Écrire, c’est être confisqué. Il n’y a plus de place pour rien. La vie se poursuit mais cryogénisée. Qu’est-ce qui fait qu’on tient malgré tout ? Je l’ignore. Quelque chose d’assez proche, je crois, de cette exquise douleur des sommets que connaît l’alpiniste, qui malgré la fatigue se cramponne à l’idée que, plus haut, c’est encore plus beau.

Je n’ai jamais écrit pour faire des livres. J’écris parce qu’il me faut descendre. Je ne peux pas vous dire où. Seuls mes livres le savent.

Enfant, j’aimais la confusion, le dessous des pierres de l’Ourthe et de l’Amblève, l’ombre qu’abrite toute chose une fois qu’on la retourne. Ces lieux cachés, ce dessous du réel, j’en ai toujours eu besoin, comme s’ils étaient des terres pour moi, des frères. Qui rejouaient ma propre confusion, mes propres doutes, tout en les miniaturisant.

Dans la maison de mes grands-parents paternels, les Vitamines C trônaient à côté du produit de vaisselle, le porte-essuie comportait trois petites têtes en forme de trou de cul, il y avait des chapelets partout, des icônes et du buis bénit, des pantoufles, comme des animaux de compagnie, attendant sagement sur les premières marches de l’escalier, des cintres qui pendent dans les couloirs, un réveil dans chaque pièce, des robes de nuit, des crucifix, un pèse-personne couvert de fourrure grège et, à l’entrée de cette chambre où j’eus mes plus terribles crises d’asthme, un joli bénitier. C’était une vie d’humilité marquée par la peur de manquer. Une vie où il s’agissait de ne pas faire de bruit et où les pâtisseries, défournées, pouvaient être sucrées « à volonté », selon l’expression rituelle.

Je ne me remettrai jamais de la mort de mes grandsparents. Lorsque je pense à eux, à leurs vestes élimées bien qu’impeccablement propres, à leur simplicité, à leurs bienheureuses poules, c’est le visage de l’URSS qui me vient à l’esprit. Un monde où l’argent ne signifiait pas tout. Je revois ma grandmère dîner avec un simple morceau de pain et une belle orange de montagne coupée en fines lamelles, et me dis que ce sobre mode de vie, c’est comme cela que je vois les choses aujourd’hui, n’indiquait finalement que ceci : le capitalisme n’avait pas encore totalement triomphé. Maintenant qu’ils sont morts, c’est comme s’il n’y avait plus la moindre parade, et, quoi qu’il en soit, le monde me semble être une immense et monolithique vague à la fois vide et pleine de fric. On ne mesurera jamais assez combien la mort des vieux nous parle de la nôtre, et nous y précipite.

Depuis qu’ils sont partis, c’est la moitié moelleuse du monde qui m’a été reprise. Sa douceur. Sa lenteur. Et sa joie.

Je ne sais pas s’ils ont été heureux. Je pense que oui, à leur manière. Pourtant, il m’est difficile de ne pas penser à eux sans me figurer ce que cette vie devait représenter comme ennui. Une masse colossale d’ennui. De temps qui ne passe pas. De vie réduite à sa plus basse intensité.

Dans les vieux registres paroissiaux conservés par mon père, trésorier de la Fabrique d’église, des mots me sautent aux yeux. Ils datent d’avril 1941 et sont d’un certain Lardo, qui vient d’être nommé curé de la paroisse. Peuple froid, indifférent, pas haineux, une intelligence en dessous de la moyenne. Des carriers, des hommes de chemin de fer. J’aime être le descendant de ce froid, de ces pierres. Je m’y retrouve. Ma vie est là.

Épinceur comme son père Eugène, mon arrière grand-père, Alexandre, taillait la pierre d’avoine, le grès, en pavés rectangulaires réguliers servant à bâtir les maisons du coin, notamment celle où Papou et Nénène donnèrent le jour à mon père, et que l’on dut presqu’entièrement détruire il y a quelques années, pour mieux la rénover et que s’y installent mon frère et sa famille. N’en conservant finalement qu’une chose : cette divine pierre d’avoine, qui capte la lumière et sur tout la reverse.

J’aime aujourd’hui passer devant chez mon frère. Gravir les escaliers. Passer une main sur la façade. Et penser un instant, en me gorgeant de cette odeur de pierre tout en fermant les yeux, que mes grandsparents ne sont pas morts. Malgré que je ne les voie plus et ne les touche plus.

Les livres, aussi loin que je me souvienne, n’ont jamais fait partie de ma vie d’enfant. Non seulement ils ne m’intéressaient pas, mais ils n’existaient pas. Personne ne lisait chez nous et, hormis quelques bandes dessinées, je n’ai pas ouvert le moindre roman avant d’y être obligé par les successeurs de Cheval. Il n’y a qu’un livre qui reste en moi. Les Malheurs de Sophie. Je l’adorais. Je me souviens de maman, penchée sur nous, qui nous saupoudre la tête de ces histoires nous emmenant loin de la maison — du village, de nous-mêmes — et je songe que je n’écris aujourd’hui que pour faire durer cet instant.

J’ai huit ans. Je me rends chez mes grands-parents quand soudain, devant le mur contre lequel on joue d’ordinaire au foot, l’envie me prend de m’y écrabouiller. Je ne sais pas pourquoi mais j’en crève d’envie. Un instant, j’accélère, mais parce que je sens que je ne peux pas me tuer, que ça m’est impossible parce que je suis, que je le veuille ou non, lié à moi, je freine des quatre fers et je m’arrête. Je regarde le mur, je respire la glycine et je comprends, à cette seule impossibilité de me détruire, que je suis tenu à moi comme un chien à une laisse, et que cette servitude s’appelle vivre. J’ai cessé d’être enfant ce jour-là.

À huit ans, la langue m’a partagé en deux. Car qu’est-ce qui est venu me fendre, si ce n’est les mots, leur offensive en moi, un jour, au milieu de l’été ? Voilà à quoi je pense à peu près tous les jours depuis ce moment-là, ce lieu-là. Partition de toute ma vie.

Pour autant, je n’arrête pas de souffler des mots. La glose est infinie et les voix que je porte sont de plus en plus vastes, complexes, intéressantes. À dix ans, je passe dans la peau de centaines de personnages, mais sans le montrer, incognito. C’est mon secret. Je me parle tout le temps, tout bas, pour rendre
mobile le temps (par la parole rendre mobile le temps) et m’en trouve tous les jours un peu plus fendu, en retrait et en retard sur la conquête de ma prétendue identité. Tant pis. Je persiste et signe. Contre la tyrannie du même.

Aussi, ça n’a jamais été moi qui ai fait des heures et des heures de vélo, sur le Ravel, entre Angleur et Esneux, pour fuir cet enfer familial que j’avais patiemment construit, autour de mes trente ans, et dont je suis à présent libéré. Ça n’a jamais été moi qui ai préparé les repas que vous mangiez. Aucun repas. Pas plus que je n’ai postulé à ce poste d’enseignant à la fin de mes études de philo. Ce n’est pas moi qui ai étudié la philo. Ce n’est pas moi qui ai signé ce contrat de bail. Ce n’est pas moi qui vis, maintenant, dans cette maison. Sur cette photo non plus, ce n’est pas moi.

Plus tard, lorsqu’il s’agirait de préparer moi-même mes repas, alors en kot avec mon frère, j’aurais recours aux mêmes méthodes de duplication, me mettant dans la peau de grands chefs étoilés dès l’instant où j’allumais le gaz de notre petite cuisinière jamais lavée, et sur laquelle grouillait une épaisse couche de gras. Au fond, les choses peuvent se résumer de cette façon : ou bien je cuisinais en m’imaginant être quelqu’un d’autre, que je m’ingéniais à faire vivre du mieux possible, ou bien je ne mangeais pas. Sans le pouvoir de la parole, cuisiner n’était rien. Je n’y pensais même pas.

Fendu par le langage, par la grammaire et les dictées dont nous affligeait Cheval, je commençai dans le même temps à entrer en constant dialogue avec moi, ainsi qu’en opposition. Car avoir les mots, je compris que c’était les avoir plantés dans le ventre et les sentir hacher les chairs, les unes après les autres. Je compris que parler, d’une certaine manière, c’était se séparer de soi, de la vie et des autres. S’il me donnait naissance comme sujet, le langage me plaçait également à tout jamais en spectateur de moi-même, né pour la mort. À huit ans, je compris, ou plutôt senti, car c’était une expérience incarnée, l’ironie profonde du langage.

Malgré elle, l’école fit naître en moi la poésie et la fit prospérer à même cette blessure du langage, qui se développait au fil des jours, y compris et surtout lorsque je n’étais pas à l’école, d’ailleurs. C’était comme si je pouvais maintenant apercevoir, à même les mots, dans la langue, à chaque fois que je jouais — et je jouais en verbalisant tout —, des promesses d’autres hauteurs et d’une vitesse nouvelle, quelque chose comme l’envers de ce qu’on nous apprenait en classe, l’envers de la désolation. Plus tard, quelques rares professeurs voulurent bien me montrer l’autre chemin, me faisant écrire en continu, et rêver en grand. Sans eux, l’école m’aurait transformé en cadavre. Je peux le dire. Je serais devenu les attentes que le reste du corps enseignant avait me concernant et concernant mes amis. Je serais devenu les problèmes et les solutions qu’ils imaginaient pour nous, et dont ils pensaient devoir imprégner nos vies. Je serais devenu comme eux, en somme. Sinistrement heureux.

C’est un matin normal. Ma mère entre dans notre chambre. Elle nous regarde, mon frère et moi, et propose que nous fassions une liste avec deux colonnes. Dans la première, nous devrions écrire et imaginer les points positifs liés au fait d’avoir peut-être un jour, c’était une pure supposition, un petit frère ou une petite soeur. Dans l’autre, nous écririons les inconvénients. J’ai retrouvé ce bout de papier. Dans la première colonne, j’ai écrit : promener bébé, lui donner son bain, lui montrer Marie. Dans la seconde : une tache d’encre masque des biffures. Ma soeur est née quelques mois plus tard. C’était un autre monde. Nos parents étaient plus âgés. Papa travaillait toujours autant et passait près de quatre heures par jour au volant. Maman, elle, décida de ne plus enseigner pour s’occuper de nous. Dans un sens, elle sacrifia une part de son bonheur personnel pour le nôtre. Cette pensée me laisse sans voix.

Les seuls moments, enfant, où le langage sort de mon corps, et où je sors de lui, sont les crises d’asthme, qui me prennent au dépourvu, pour peu qu’un brin de poussière croise mon chemin. Alors, je n’ai plus du tout de pensées. Je n’ai plus aucune espèce d’existence. Je suis tout entier rétracté dans un air qui ne veut plus s’offrir. Je me raréfie. Et toujours, en sortant de ces crises, j’ai ce double sentiment : à la fois je suis content d’être en vie, que maman se soucie de moi et me prépare des crêpes et toutes sortes d’excellentes choses. Mais de l’autre, j’éprouve un regret infini, total, à l’idée de me retrouver.

Il faut faire un travail d’abstraction pour retrouver la vie que menaient nos parents avant que nous ne voyions le jour. Si nous la retrouvions réellement, cette vie qui était la leur, nous apparaîtraient-ils encore comme nos propres parents ? Parviendrions-nous à les aimer ? À voir entre eux et nous le moindre lien ? Cette question demeure un mystère.

Ma vie d’enfant s’est formée sur un sol parfaitement stable et ferme, compact. Tout se tenait et nous nous tenions, proches, presque toujours dans le même espace. Avec les années, le granit s’est fissuré et nous sommes là, disséminés aux quatre vents. Distendus. C’est ainsi : le temps passe et il défait le corps. Le mien, ce grand lieu vide sans personne. Et celui que nous formions en tant que roche. Compacte. Granitique.

Depuis que l’enfance est partie, la lente dislocation a commencé. Nous vivons dans des lieux différents. Notre corps lui-même est un lieu différent. Tout ce que nous avons formé avec les autres ainsi qu’avec nous-mêmes, tout cela s’est défait. Ne restent que des bribes. Nous flottons.

Je ne garde aucun souvenir de la Petite maison où je suis né. Je sais que j’y ai vécu jusqu’à mes trois ans puis que nous avons emménagé dans cette autre maison, qui est encore celle de mes parents aujourd’hui. Plus vaste. Plus belle. Entièrement neuve. Où ont disparu ces souvenirs ? Qu’en ai-je fait ? Il m’arrive de penser qu’il n’y a aucun sens à rajouter des jours aux jours si tout s’oublie si vite. Où est l’enfant qui jouait dans la Petite maison ? Qu’en ai-je fait ? Parviendrait-il à me reconnaître, s’il me revoyait ?

Quoi qu’il en soit, suite à cet incident du vélo, ce jour où je ne suis pas parvenu à me supprimer, les lignes se mirent à bouger. Regarder les autres me devint plus pénible. Du brouillard se glissa entre eux et moi, un brouillard d’autant plus terrible qu’il était intérieur, et, là où ils se mirent à évoquer leurs futures professions, à affirmer certaines idées, à avoir des projets pour eux et leur fierté, je n’avais, moi, je devais le constater, plus aucune certitude, sinon celle d’être totalement abstrait pour moi. À partir de ce jour, les mots devinrent plus concrets que les choses.

J’ai joué des dizaines d’heures avec des bouts de bois, des pierres, des herbes, du papier, des ficelles, le tube de l’aspirateur de Nénène, avec des balles, des ballons, du papier collant, des boules de pingpong, des baguettes de batterie. Mais je n’ai jamais pu supporter ce niveau de réalité où une chose (et je me range parmi les choses) n’est censée être que ce qu’elle est. Depuis toujours, les objets sont pour moi des rampes de lancement vers autre chose, vers ailleurs. Dès que je dois les utiliser selon leur usage rituel, je tousse ; l’asthme guette.

Vivant juste en face de la cour d’une école primaire et maternelle, chaque jour j’entends les professeurs hurler, menacer, contraindre les enfants au silence, dans la cour, les rangs, et jusqu’au réfectoire puis à la garderie. Ce qui pétille en eux, elle le fait taire. Leur envie de vitesse et de dissolution, elle la troque contre ce sens du devoir sans lequel, hurle-t-elle, ils ne seront jamais personne. Je rêve pour mes enfants d’une école qui les laisserait parfois n’être rien ni personne. Et vivre et le hurler. Loin de l’usage rituel.

Étrangement, je ne vois que de la clarté quand je repense à ces années, comme si toute mon enfance courait sous le jour d’une lumière vive, et que mes souvenirs n’avaient de racine que là. L’été. Près de mon frère Charles. Chez mes grands-parents de Ferrières. Dans les ruisseaux aux libellules. Comme si la pluie et le froid n’étaient apparus que plus tard. Les longs mois de pluie, l’interminable embolie du temps de l’année scolaire, je n’y pense plus. Ne me reviennent à présent que le bleu du ciel, les mûres et la chaleur que j’aimais tant. C’était les derniers examens, les derniers jours d’école, où l’on avait le droit de se rendre à vélo avec mon voisin Gilles, prenant le vent de face et avalant les mouches. D’un coup, le monde entier ressurgissait. Des rangées de haricots frais, des batailles d’eau, des shorts en éponge troués et laminés, des talus à lianes, des revolvers en bois et des camps dans les maïs de Jacques Martin, avec les filles. L’école n’existait pas. Le grand monde nous était rendu. C’était l’été.

Antoine Wauters