Construire un personnage, par Anne-Marie Garat

Il paraît que, sans préexister au roman, le personnage y advient dans sa singularité de première, deuxième ou troisième personne puis, par sa dynamique propre, entraîne au voyage qu’est toute traversée d’un livre et (dans le meilleur des cas) continue d’occuper l’esprit longtemps après la lecture – inouï qu’ils soient une telle foule à se presser dans le monde virtuel des fictions.

Pourtant me reste posée l’épineuse question de son apparition. À savoir lui donner semblance et crédibilité de personnage, autorité à intriguer dans la combinaison narrative de mon prochain roman. Le problème étant que je ne le connais pas : la tête qu’il a, son histoire, ses émotions, ses pensées, ses intentions, son destin (sa destination), ni même son motif d’être. Il me faut toute la durée de l’écrire pour faire sa connaissance, et encore : une fois parvenu à sa dernière version, quand le livre me quitte, épuisé, lessivé du travail qu’a été sa survenue, j’en reste orpheline comme de quelqu’un qui s’éloignerait de moi sans avoir dit son mot de la fin. Ainsi des êtres de nos vies, de leur perte irréparable et du sentiment que nous n’avons pas résolu l’énigme d’avoir été ensemble, temps confisqué par l’absence, la mort. Non, il n’y aura pas de mot de la fin. Pourtant nous continuons de le chercher en fréquentant les personnages, en les questionnant et les revisitant dans le dialogue intime des lectures, trace qu’ils laissent en nous, fantômes.

C’est ainsi que tel ou tel de mes personnages n’ayant pas eu satiété d’existence réclame d’advenir de nouveau, spectre ou revenant de mon imaginaire qui s’énoncerait sous une autre facette, en d’autres habits, visage ou genre et âge, époque, paysage ou maison, je le rencontre à des années de distance ou d’hier, aux antipodes dans une forêt inconnue, nuit sans lune, sur un quai de gare, de port, dans la chambre à côté, la rue adjacente. Il a alors une autre voix parlante pour feindre d’exister et de s’achever provisoirement dans un nouveau roman : dans la fiction de langage que je fomente mot à mot, page à page. Or ce qu’il déguise dans le mot, la phrase, la tournure, l’inflexion et le timbre, son tempo, sa respiration, c’est encore lui ou elle qui n’en finit pas de réclamer de pendre chair – de s’incarner. Mais c’est encore trop vite dit qu’incarner, car sa présence est plus atmosphérique que charnelle, une opacité immatérielle montant peu à peu, comme se profile au bain du révélateur l’image latente des pellicules sensibles ; son contour de personnage est lent à paraître. Son odeur, le grain de sa peau, son regard, sa température de couleur et l’ombre qu’il porte sur la page, image émue qui embue plus qu’elle ne dessine sa silhouette, sans parfaire sa définition.

Son commencement tient souvent à une proposition de phrase enchaînée à sa subordonnée, voire à sa relative, à un agencement de mots bien huilés ou désarticulés, aux liens qui de proche en proche bifurquent, extravaguent en images et en collages; surtout pas à une idée. L’idée programme le roman comme un projet de maison tracé au crayon bleu d’architecte sur la table à dessin, elle passe commande du livre clé-en-main, plan courant de préfabriqué qu’il ne reste plus qu’à délayer dans du liant à roman, avec du remplissage colorié pour le rendre attrayant. Or - foin de l’habileté- le roman, l’idéal roman, s’exécute sans guide-âne, mode d’emploi ni règle à tirer. N’ayant de contour que rêvé, de réalité que son énoncé, ça ne veut pas rien dire d’écouter ce qu’annonce une esquisse de phrase et de tomber sur un assortiment éberluant, sauté d’un bond sur la page soudain.

À l’aventure du récit dit Stevenson, à l’aventure de la phrase dit Giono : à ce qu’ont d’aventureux l’ensorcellement et la radicale puissance de la littérature pour doubler le monde de présences.

Un personnage n’illustre pas une idée comme une imagerie de livres d’enfants ou un habillage de bonbon à suçoter pour lecteur pressé. Si jamais une idée se présente, rien qu’une petite, je ferme mon ordinateur et je file en vitesse vider le lave-linge, tartiner de la confiture ou faire du taïshi avec les dames chinoises du square. La littérature est trop sérieuse pour perdre son temps avec des idées « plan courant ». Rien de plus urgent que de cohabiter avec l’âme pensante et l’énigme d’être, telles qu’en ont conçus les penseurs et raconteurs terribles de l’humanité nous peuplant de leurs récits, de leurs personnages et de leurs histoires.

Pour mon compte, je sais que je n’invente rien d’original, ne crée rien dans l’absolu, que j’en appelle - souvent à mon insu, parfois en toute conscience - à la multitude des personnages de romans, de films, de contes et de récits qui depuis la caverne millénaire nous articulent au monde par des réalités imaginaires, aussi vitales que les réalités matérielles. Je sais que de là proviennent ces ombres et ces esprits chamaniques, de si grande vieillesse et jeunesse que leurs voix continuent de me parler et de me rendre plus vivante ; à la vie, à la mort.

Anne-Marie Garat