De l'immigritude, par Amitava Kumar

De l'immigritude

J’essaie aujourd’hui de me rappeler à quel moment j’ai cessé de me considérer comme un nouvel immigré.

Était-ce au bout de trois ans ? De cinq ans ? De quinze ans ?

Le récit que j’ai à l’esprit est d’ordre téléologique – je crois qu’on disait « hégélien », du temps où j’étais étudiant – et s’achève sur le moment où je suis devenu écrivain. Un écrivain de l’immigritude. Je n’arrive pas à dater ce moment avec précision, mais il me semble que cette impression douloureuse de ne jamais être à ma place, de ne jamais éprouver de sentiment d’appartenance nulle part – cet état de tension permanente qui me faisait constamment rester sur mes gardes – a diminué, voire complètement disparu, quand j’ai fini par comprendre que je n’avais plus de foyer où retourner. Cette prise de conscience a coïncidé (et cela fait partie du schéma hégélien dans lequel je m’inscris ici) avec le moment où j’ai trouvé un foyer en la littérature.

Je suis arrivé aux États-Unis à l’automne 1986, pour y poursuivre mes études littéraires. J’avais vingt-trois ans. Un an plus tard, je me suis mis à peindre – même si ma première intention, en venant aux États-Unis, était de devenir écrivain. Je réalisais de petites toiles, des formes abstraites sur lesquelles j’écrivais parfois des mots, en hindi le plus souvent. Pourquoi ai-je commencé à peindre, me demanderez-vous ? Peut-être parce qu’un jour, dans la librairie de l’université, j’ai vu un beau-livre sur lequel le mot « India » apparaissait en grandes lettres. Le livre était cher, mais l’étiquette collée dessus affichait une réduction, alors je l’ai acheté. À l’intérieur, j’y ai trouvé les photos habituelles : le Taj Mahal, les rues bondées de monde, des gens célébrant Holi, la fête des couleurs, un berger du Rajasthan coiffé d’un turban chatoyant. Mais il y avait aussi un chapitre consacré à l’art. J’y ai découvert la reproduction d’un tableau de S.H. Raza. En bas à gauche de la toile apparaissaient quelques mots en hindi : « Ma lautkar jab aaonga kyaa laoonga ? » (« Maman, que rapporterai-je avec moi à mon retour ? »). Jamais l’art abstrait ne m’avait autant touché.

Le véritable changement est advenu peu de temps après, lorsque je me suis mis à écrire des poèmes. Mes poèmes parlaient de l’Inde ; ils étaient politiques et n’avaient quasiment aucun intérêt esthétique. Mais ils me permettaient d’imaginer des scènes où réapparaissaient les paysages et la vie que j’avais laissés derrière moi – la lune, des voix dans l’obscurité, un sentier de village, un feu. Ainsi, ces souvenirs que j’avais emportés en quittant mon foyer avaient fini par trouver une façon de s’exprimer sur le papier. Je suis resté longtemps sans relire ces poèmes. Aujourd’hui, ils me parlent d’une absence de plénitude. « En quittant mon foyer, j’ai emporté deux sacs, mais en ai laissé un troisième derrière moi. / Mes sacs, mon passeport et mes chaussures ont franchi les lignes jaunes, mais quelque chose est resté derrière moi. / Et me voilà, somme de parties disparates. Les agences de voyage font de la publicité pour les parties que j’ai laissées derrière moi. »

Dans la poésie des immigrés, la nostalgie est aussi banale que les confettis qu’on lance lors des parades ou les platitudes qu’on débite dans les congrès politiques. Ma nostalgie était la bouteille en verre dans laquelle s’accumulait ma rage explosive. Et cette rage avait pris pour cible l’agent des services d’immigration.

D’autres, moins chanceux que moi, ont vécu des traumatismes dont on ne se relève que difficilement : famines, dictatures, villes bombardées, familles décimées. Tout ce que j’ai eu à subir, pour ma part, c’est une humiliation rituelle, que ce soit à l’ambassade américaine de Delhi, auprès des services d’immigration dans les aéroports, ou lors de mes déplacements à l’intérieur des États-Unis. Les poèmes que je me suis mis à écrire après quelques années passées là-bas rendaient compte de ces expériences. J’ai ainsi composé une série de vignettes mettant en scène des conversations imaginaires entre le narrateur et le préposé au service des visas.

« La première fois que vous êtes allé là-bas,
aviez-vous l’intention de revenir ici ? »
« Attendez une minute, réponds-je, est-ce que vous aviez un visa
pour aller sur la lune ? Et puis d’ailleurs, laissez tomber la lune,
parlez-moi plutôt du Vietnam. Est-ce que vous aviez une idée bien précise
de ce que vous projetiez d’y faire, espèce de connard ? »

C’était une écriture de la vengeance, un fantasme à l’état pur – un fantasme lié à une blessure infligée par le réel. Aujourd’hui, plus de deux décennies plus tard, j’ai mis cette rage à distance. Et je ressens une sorte de tendresse envers ce jeune homme qui déployait tant d’efforts pour exprimer une certaine idée de lui-même face à la nullité. C’est dans ce mélange de rage et d’émotion que mon dernier roman trouve son origine.

Amitava Kumar
Traduit de l’anglais par Maxime Shelledy