Un roi jusque dans un marteau de porte, par Adrien Bosc

Un roi jusque dans un marteau de porte

On raconte qu’au début de la guerre, Jean Giono, incarcéré au Fort-Saint-Jean pour pacifisme, passait le temps en substituant un atlas aux quatre murs de sa cellule – le salpêtre, les blocs détachés des parois, la pierre laiteuse et fracturée par endroit, la moisissure en auréole et les tâches noirâtres à ses périphéries, les tiges d’herbes nichés dans les recoins de la muraille ou dans les interstices de la dalle, dessinaient la carte d’un autre monde, peuplé d’ailleurs, de territoires et de domaines, de longues lignées qu’il faudrait raconter à la veillée, d’histoires tissées par les récits vengeurs de grands-mères. Les pierres savent vivre se disait-il et ce sont de bons camarades. Dans un bassin d’eau saumâtre, parmi les animaux bicéphales, races croisées et monstres, un moine à bec de canard et queue de poisson est plongé dans un livre. On ne l’apercevait qu’à la dérobée, du panneau d’ensemble le détail révélait l’arrière-plan, la fêlure ou la bizarrerie, et dans ce jeu d’indices se dissimulait dans la perspective l’anomalie. Grand front blanc écaille et au visage émacié, il virevoltait, tourbillonnait d’un pan de mur à l’autre dans une forme de tempête, s’emportant, tel un prince aux souliers déchirés. Un tournoiement solitaire, des silhouettes sur des murs, drolatiques, affreuses, symboliques, des rouleaux comme dépliés à la surface d’un retable, se substituerait alors un temps de récit. J’aime assez l’idée qu’un roman puisse être cette juxtaposition d’images dissimulées, tout pareil à un calendrier de l’avent. Chaque document – le mot revêt la froideur du contrôle –, palpite d’une présence, à l’intérieur d’une boîte d’archives, dans une chemise jaune, d’une écriture fine à l’encre bleue délavée la côte et le nom d’un dossier, un décompte couché sur un papier carbone usé, une note de service tapée à la machine, derrière une feuille de calculs résonnent un passé et devient par effet d’attention, éléments vivants, animés. Parfois, on pense être ainsi en présence, par infraction, de traces d’un passé qui n’auraient pas dû nous parvenir. « Le caractère de la littérature ancienne est d’être une littérature de presbyte, c’est-à-dire d’ensemble. Le caractère de la littérature moderne – et son progrès – est d’être une littérature de myope, c’est-à-dire de détails. », pointent les Goncourt – une vue de l’esprit, une littérature dissimulée dans l’objet, galurin jaune de Vincent, casquette de Charbovari, tête embaumée de Melville, ou l’épaisseur romanesque d’un détail pour qui sait voir un roi jusque dans un marteau de porte.