“In-certitude”, par Regina Porter

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Traduit de l’anglais par Laura Derajinski

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In-certitude

[de 1.in- et certitude]

1.a. Caractère de ce qui est incertain en termes de durée, de continuité, d’occurrence, etc. ; assujettissement à la chance ou au malheur. État de ce qui est indéterminé en matière de grandeur ou de valeur ; erreur susceptible d’être commise dans l’évaluation d’une grandeur.

Pour la phrase la glorieuse incertitude de la loi, cf. glorieuse a. 5b.

À mes yeux d’artiste, que signifie l’incertitude ? Elle signifie que je suis obligée de considérer des réalités qui existent depuis toujours. Les pandémies ont toujours existé. En toute honnêteté, ce qui me frappe le plus dans le COVID-19, c’est sa vitesse faramineuse, la rapidité de sa propagation. Sa capacité à donner une leçon d’humilité aux humains à travers le globe en quelques jours, en quelques semaines, en quelques mois. Vais-je accuser et pointer du doigt, ou vais-je prendre mon stylo ? Ai-je l’arrogance de déplorer un monde où un virus me dicte les heures et la manière dont je peux sortir ? Je suis une auteure. Il n’existe aucune histoire nouvelle qui n’ait pas déjà été contée par le passé. Nous vivons une histoire qui pourrait facilement commencer ainsi : Il était une fois… dans les villes densément peuplées et les paisibles campagnes (où les gens aisés sont venus échapper à la « paranoïa » au profit d’un air frais et non contaminé. Oh, Henry James, comme j’aimerais que vous soyez parmi nous !). Mais écoutez donc, il était un temps où les hommes se blottissaient autour d’un feu dans des grottes et des déserts, ou sur les rivages inhospitaliers de contrées inconnues. Il était une époque où les jours ne nous appartenaient pas entièrement, et les soirées encore moins. Rien n’était acquis, rien n’était certain, et nous choisissions les moments opportuns pour explorer, chasser, cueillir et, oui, pour rester à l’abri. Un romantique dirait que nous étions en communion avec la nature mais être en communion avec la nature ne suffit jamais. Être en communion avec la nature signifie vivre dans l’incertitude. Depuis que les loups sont descendus des collines vers les vallées, que les léopards nous ont observés dans les ramures des jacarandas, nous vacillons dans ce désir de coexister avec la nature. Nous admirons la nature selon nos propres termes. Et quand nous ne la maltraitons pas, la nature nous blesse une fois par siècle environ, elle nous contraint à rentrer à l’abri, nous contraint à faire le bilan de nos distractions, de notre confort matériel, de nos stocks, ainsi que des limites de la biologie humaine. Elle nous rappelle que le ciel que nous tenons pour acquis en allant au travail le matin ou sur le trajet du retour le soir, ou le porc délicieux dans lequel nous enfonçons nos couteaux, ou l’essence que nous versons dans le réservoir de nos voitures, ou les employés des magasins qui empilent de magnifiques oranges, des poires ou des pommes sur les étals de fruits (et qui nous sont moins invisibles depuis qu’ils portent des masques comme nous) n’existent pas pour notre simple plaisir. Nombreux sont les employés de magasins qui vivent depuis longtemps dans l’incertitude. À mes yeux d’auteure, l’incertitude signifie être témoin des inégalités – le fossé entre les riches, les pauvres et les minorités, que le COVID-19 ne nous autorise plus à ignorer – et me dire : je veux juste regarder. Je veux juste regarder un peu. Je ne veux pas m’y attaquer de façon directe. Comment trouver la joie, comment saisir la vérité, avec ce degré de responsabilité ?

unˈcertainty

[un-1 12 and 5b.]


1. a. The quality of being uncertain in respect of duration, continuance, occurrence, etc.; liability to chance or accident. Also, the quality of being indeterminate as to magnitude or value; the amount of variation in a numerical result that is consistent with observation.

For the phrase the glorious uncertainty of the law see glorious a. 5b.

As an artist, what does uncertainty mean to me? It means that I am forced to look at realities that have always existed. Pandemics have always existed. If I am to be honest, what strikes me most about COVIS-19 is its sheer speed and velocity. Its ability to humble human beings around the globe in a matter of days, weeks, and months. Do I point the finger, or do I pick up the pen? Am I arrogant to brood over living in a world where a virus dictates the time and manner in which I go outside?  I am a writer.  No new stories have ever been told that weren’t old. We are living out a story whose beginning could easily be: Once upon a time….in densely populated cities and quiet country sides (where the well-to-do have sought refuge from the ‘paranoia’ in favor of fresh, uncontaminated air.  (Oh, Henry James, I wish you were here now!). But listen, there was a time when men huddled around fires in caves and deserts and on the shores of strange new lands. There was a time when the days were not entirely ours and the evenings were even less so. Nothing was a given and so nothing was certain, and we chose our times to roam and to hunt and gather and, yes, to stay indoors. A romantic might say we were one with nature but being one with nature is never enough. Being one with nature means living with uncertainty. Since wolves descended from the hills into the valley and the leopards eyed us while lounging in jacaranda trees, we have wavered in our desire to co-exist with nature. We admire nature on our own terms. And so, when we aren’t bullying nature, every century or so nature puts the hurt on us, forcing us in doors, forcing us to take stock of distractions, creature comforts, stocks as well as the limits of human biology. Reminding us the sky we take for granted in the morning on the way to work or in the evening on the way home or the succulent pork we carve our knives into or the gasoline we put in our cars or the grocery clerks piling the beautiful oranges, pears and apples on fruit stands (less invisible to us now because they are wearing masks like us) do not exist for our mere pleasure. Many of the grocery clerks have lived for long time with uncertainty. As a writer, uncertainty means staring at inequality—the divide between rich and poor and minorities that COVID-19 won’t let us deny anymore. and thinking, I want to peek. I want to peek.  I don’t want to engage any of this straight on. How does one find joy or embrace truth with this level of responsibility?