03 juin 2022

Yulia Kozlovets (International Book Arsenal Festival, Kiev)

Yulia Kozlovets est la directrice de l'Arsenal des arts à Kiev, l'un des centres d'art les plus grands d'Europe. L'institution abrite notamment l'International Book Arsenal Festival rassemblant chaque année 50 000 visiteurs. Le 16 mai, lors du forum professionnel les Apporteurs de différence organisé par la Villa Gillet, elle est intervenue dans une captation vidéo pour parler de la résistance des acteurs culturels ukrainiens plongés dans la guerre. Découvrez la retranscription de cette intervention.



Merci beaucoup d’avoir accepté de participer à cette discussion pour l’ouverture de notre festival Littérature Live ici à la Villa Gillet de Lyon. Dans le contexte du conflit armé qui fait rage entre la Russie et l’Ukraine, la première question qu’on brûle de vous poser, évidemment, c’est : comment allez-vous, Yulia Kozlovets ?

C’est la question que tout le monde me pose !… On fait aller, je suis à Kiev. Je n’ai pas bougé depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, je suis restée auprès de mes parents. Je vous parle depuis mon bureau, au centre culturel Arsenal, où nous organisons tous les ans au mois de mai l'International Book Arsenal Festival de Kiev. En temps normal, le festival a lieu pendant la dernière semaine de mai : cette année, il devait initialement se tenir du 25 au 29 mai.

Pouvez-vous nous présenter l'International Book Arsenal Festival ?

L’International Book Arsenal Festival a été créé au sein du plus grand complexe d’art et de culture ukrainien, le Mystetskyi Arsenal, ou Art Arsenal en anglais. C’est un festival multidisciplinaire, principalement littéraire, mais qui vise à unir tous les arts à la littérature. Il me semble que notre démarche est assez similaire à la vôtre, parce que nous jouons également avec le livre comme objet et avec la littérature comme processus. Nous invitons l’ensemble des acteurs du monde littéraire à se rassembler autour d’autres formes d’art. L’an dernier, par exemple, nous avons organisé une quinzaine d’expositions, des performances, des projections de film, des concerts, des lectures, des événements musicaux autour de la poésie…

C’est donc un grand festival, le plus grand à Kiev, et probablement dans toute la région. En dehors de la période Covid, nous accueillons chaque année entre 50 000 et 55 000 visiteurs sur cinq jours et quinze scènes différentes, où se déroulent 400 à 500 événements. Avant la crise sanitaire, nous pouvions faire venir jusqu’à 140 invités.

C’est un événement très important pour les auteurs ukrainiens, mais pas seulement. Il s’agit d’un événement très international, l’un des plus considérables du pays si on regarde le nombre et la qualité de nos invités de l’étranger. Nous avons pour partenaires toutes les institutions culturelles les plus actives en Ukraine, comme l’Institut Français, le Goethe-Institut et d’autres festivals et foires du livre.

Notre programmation inclut des figures représentatives de la littérature dans toute sa pluralité. Nous proposons tout un pan dédié aux enfants et aux adolescents, des programmes spéciaux conçus par des curateurs et curatrices invités… C’est un énorme projet que nous préparons presque toute l’année pour pouvoir finalement faire vivre ces cinq jours au mois de mai.

Tout ceci a lieu dans les anciens locaux du Mystetskyi Arsenal. Ce qui est un peu ironique, c’est qu’il s’agit d’une ancienne base militaire, devenue aujourd’hui la plus grande institution artistique en Ukraine.

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février, quelle forme prend votre activité dans un contexte de mobilisation générale ?

On a subi [à Kiev] des attaques régulières de missiles, jusqu’à 10 ou 12 alertes de raid aérien par jour, et ça a été quasiment impossible de travailler dans ces conditions, bien sûr. Parmi mes collègues, il y a beaucoup de mères de famille qui ont dû continuer à travailler tout en mettant leurs enfants en sécurité. Certaines ont quitté Kiev, voire l’Ukraine. Au moment où je vous parle, la situation à Kiev s’est calmée, mais il n’y a aucune ville, aucun lieu en Ukraine qui soit véritablement hors de danger.

Alors on travaille à distance, mais on se vit toujours comme une équipe. Et depuis les premiers jours de l’invasion, on s’est engagés sur un nouveau champ de bataille : celui de l’information. On a publié des lettres ouvertes à tous nos partenaires et au grand public, aux communautés professionnelles et internationales. Il fallait leur expliquer ce qui était en train de se passer, leur demander de répercuter ces informations autour d’eux, de nous soutenir. On a cherché des partenariats afin que notre voix porte ces appels à l’aide plus loin et plus fort.

On a conscience de participer à quelque chose d’important, différent de ce que l’on faisait auparavant. C’est ainsi que l’on doit vivre notre métier à présent. On a donc annulé le festival pour cette année, et revu notre manière de fonctionner pour être plus tournés vers l’international. On se concentre désormais sur la collaboration avec d’autres institutions culturelles, des partenaires de longue date, en leur proposant d’accueillir le Book Arsenal comme festival invité dans leur programmation. La Foire du livre de Bologne a par exemple accueilli un stand pour l’Ukraine.

Depuis le début du conflit, on a aussi créé un groupe de travail avec d’autres instances culturelles ukrainiennes en charge de différentes missions dans le monde de la culture. Parmi elles, on peut trouver l’Institut ukrainien, qui fait partie du Ministère des affaires étrangères et s’occupe de la politique culturelle à l’étranger. L’Institut ukrainien du livre, lui, promeut la lecture et la littérature au sein du pays et soutient la diffusion de publications à l’international.

Pensez-vous que les écrivains ont une parole particulière dans la sphère publique ?

Je crois que ce que l’on souhaite demander à la communauté, c’est ça : lisez sur l’Ukraine, étudiez l’Ukraine, traduisez l’Ukraine. Tâchez de comprendre ce qu’il se passe ici, restez à l’écoute des véritables voix de ce pays plutôt que de la propagande.

C’est l’un des rôles que jouent les écrivains : ils portent une parole authentique sur ce qui est en train de nous arriver. En outre, beaucoup de personnalités littéraires se sont mobilisées. De nombreux auteurs, traducteurs, éditeurs sont au front, ou bien se sont portés volontaires pour aider les civils, pour soutenir les militaires. Serhiy Jadan, par exemple, auteur, poète et musicien, a rejoint les forces de défense territoriale et se trouve au moment où je vous parle sur le front à Kharkiv. Beaucoup d’entre nous sommes impliqués, parce que c’est une guerre énorme, et qu’il n’y a pas une seule famille, pas un seul individu qui ne soit affecté par la situation.

Il faut bien voir les choses en face : il ne s’agit pas d’une guerre entre territoires, pour un territoire, mais bien d’une guerre contre la liberté et contre la culture. La Russie est en train de détruire des siècles d’histoire ukrainienne. Des statistiques effroyables montrent le nombre de monuments et de bâtiments culturels qui ont été détruits en deux mois et demi. Les bombes n’ont pas épargné les peintures de Maria Primachenko dans le musée [d’Ivankiv] qui a été incendié. Elles n’ont pas épargné non plus le musée dédié au philosophe ukrainien Grigori Skovoroda. Elles ne sont pas arrêtés là [à Kharkiv], elles ont détruit le mémorial de l’holocauste Babi Yar, la cathédrale du XVIIIe siècle…

C’est pourquoi les acteurs de la culture doivent s’exprimer haut et fort, doivent parler de ce qui se passe, donner leur opinion et leur vision des choses. Peut-être même que la parole des gens de culture peut résonner encore plus fort que celle des politiques, parce qu’ils travaillent avec des objets et des émotions qui peuvent réellement toucher, qui peuvent amplifier certains messages bien mieux que les politiciens.

C’est la raison pour laquelle nous vous demandons de nous faire de la place pour que nous puissions nous exprimer, et ce pourquoi nous vous demandons de boycotter les événements culturels russes. Jusqu’à présent, les Russes ont largement eu l’occasion de se faire entendre.

Peut-être qu’il est maintenant temps pour eux de faire silence, de ne plus s’étendre sur la grandeur de la culture russe, parce qu’ils ont déjà pu faire beaucoup de bruit. C’est désormais à notre tour de parler de nous. Il est peut-être aussi temps pour l’Europe et pour le monde de s’ouvrir à l’Ukraine, et de chercher à comprendre ce qu’il se passe dans le plus vaste pays d’Europe. C’est important non seulement pour nous, pour l’Ukraine, mais aussi pour le monde.

L’écrivain Andreï Kourkov a eu ces mots très forts en mars dernier : « La littérature ukrainienne existe et nous nous devons de la lire car elle fait partie de la littérature européenne. » Qu’est-ce que cette phrase vous évoque ?

Je pense que l’Europe manque beaucoup de connaissances sur l’Ukraine. Les choses ont sans doute un peu changé depuis l’invasion, mais avant cela, les gens s’imaginaient le plus souvent que l’Ukraine, c’était un peu la Russie, sans être la Russie. Clarifions une chose avant tout : nous ne sommes absolument pas la Russie. Nous avons plusieurs siècles d’une longue et riche histoire, de passionnants et d’impressionnants héritages. Tout ceci fait partie de l’histoire européenne et de l’histoire mondiale.

Forts de plus de 40 millions d’habitants avant le début du conflit, nous sommes un pays gigantesque, et l’Europe manque vraiment d’informations sur ce qui s’y passe, sur notre culture, sur notre littérature. Très peu de nos auteurs sont traduits, et c’est seulement depuis quelques années que certains d’entre eux ont connu un vrai succès à l’étranger qui leur a permis d’en dire plus sur nous.

L’un des objectifs du Book Arsenal, c’est très certainement de construire et maintenir des ponts avec les institutions et les festivals à l’international, pour pouvoir partager nos expériences, notre littérature et notre culture en général.

Quel message souhaitez-vous adresser aux professionnels du livre ?

Je vous demande bien vouloir traduire les auteurs ukrainiens. Ils sont doués, ils proposent des choses différentes, fraîches, uniques, sublimes, et ce sont des hommes et des femmes adorables. Alors je vous en prie : venez y chercher ce qui vous plaît, je suis sûre que vous trouverez votre bonheur.

Je vous demande également de donner des fonds pour permettre la publication de livres ukrainiens, mais également de faire des dons pour aider nos réfugiés, c’est vital. Il y a beaucoup d’Ukrainiens réfugiés en Europe actuellement, nous sommes très reconnaissants du soutien que vous leur apportez. Nous remercions la France et les autres pays d’Europe qui ont offert un foyer à nos compatriotes. Je suis sûre que cette situation est temporaire : ils reviendront, pour la plupart d’entre eux, mais pour le moment ils vivent chez vous, ils nécessitent votre soutien, votre compréhension, et ils ont besoin de livres. Je vous en prie, aidez-les durant cette période.

Je vous demande aussi de rejoindre ou d’organiser vous-mêmes des manifestations pacifiques dans votre ville pour montrer au monde que vous êtes avec nous, pour partager votre position avec ceux qui ne comprennent pas la situation. Il y a beaucoup de pays qui font confiance à la France, qui regardent vers vous pour savoir ce que vous en pensez.

Je vous demande aussi, comme tous les professionnels de la culture ukrainienne, de boycotter et de suspendre immédiatement tous vos projets et partenariats qui impliquent les institutions russes ainsi que le gouvernement russe. Je vous enjoins à cesser toute activité en lien avec la culture russe et ses acteurs. S’il vous plaît, donnez une place et une plateforme aux représentants ukrainiens pour qu’ils puissent porter nos voix.

Et pour finir, je vous invite à venir nous voir à Kiev. Je serai très heureuse de vous y accueillir. Quand nous organiserons le prochain Book Arsenal Festival, je serais plus que ravie de monter un projet commun avec votre institution et de vous rencontrer. Nous pourrons ainsi partager une autre conversation paisible comme celle-ci, et je vous ferai visiter Kiev. C’est une ville magnifique, surtout à la fin du mois de mai.

J’espère que nous aurons cette chance, et qui sait, l’attente ne sera peut-être pas si longue.


Des podcasts pour aller plus loin :

Propos recueillis par Lucie Campos.
Conversation éditée et traduite par Constance Robert-Murail.

Mais aussi :